‹ Le Musicien aveugleChapitre 56 sur 62 · 6.5

6.5

Un jour, en entrant dans le salon, Maxime y trouva Éveline et Pierre. La jeune fille paraissait troublée. Le visage du jeune homme était sombre, et le vieillard y remarqua les traces de la tristesse mauvaise qui depuis quelque temps était si habituelle à l’aveugle. Il semblait que la recherche de nouvelles causes de souffrance, pour s’en tourmenter lui-même et les autres, fût devenue pour lui quelque chose comme une nécessité.

— Voilà : il demande, dit Éveline à Maxime, ce que peut signifier l’expression « rouge sonnerie ». Je ne puis la lui expliquer.

— De quoi s’agit-il ? interrogea Maxime brièvement en s’adressant à Pierre.

Celui-ci haussa les épaules.

— Rien d’extraordinaire… Mais si les sons ont des couleurs, et si je ne les vois pas, les sons eux-mêmes ne me sont donc pas complètement accessibles.

— Bagatelle et enfantillage, répondit Maxime assez vivement. Et tu sais toi-même que ce n’est pas exact. Les sons te sont plus pleinement accessibles qu’à nous autres.

— Que signifie donc alors cette expression ?… Elle doit bien avoir un sens quelconque.

Maxime resta pensif.

— C’est une simple analogie, fit-il. Comme les sons aussi bien que la lumière ont pour cause première le mouvement, ils doivent avoir beaucoup de propriétés communes.

— Quelles sont donc ici ces propriétés communes ? insista l’aveugle, obstiné à poursuivre son interrogatoire. « Rouge sonnerie… » Comment est-elle donc véritablement ?

Maxime réfléchit.

Il pensa à résoudre la question par les rapports respectifs des chiffres, mais ce n’était pas cela dont le jeune homme avait besoin. De plus, celui qui, le premier, appliqua aux sons une épithète de couleur, ne connaissait probablement pas la physique, et cependant, il saisit quelque ressemblance. En quoi donc pouvait-elle consister ?

Tout à coup une image germa dans la tête de l’oncle.

— Attends, s’écria-t-il… Je ne sais pas, du reste, si j’arriverai à te l’expliquer comme il faut… Tu peux apprendre aussi bien que moi ce que c’est que la « rouge sonnerie » ; tu l’as entendue maintes fois dans les villes pendant les grandes fêtes ; seulement, dans notre pays cette expression n’est pas employée…

— Oui, oui, attends ! dit Pierre en ouvrant rapidement le piano.

Il frappa le clavier de sa main habile, en imitant la sonnerie des cloches pendant les fêtes. L’illusion était complète. Un accord formé de plusieurs notes basses constituait comme un fond grave sur lequel se détachaient, tantôt sautillantes, tantôt vacillantes, des notes aiguës plus rapides et plus vives. C’était bien ce bourdonnement vibrant et joyeusement animé qui remplissait les airs aux jours de fête 1.

— Oui, dit Maxime, c’est tout à fait ressemblant, et nous autres, qui avons les yeux ouverts, nous ne saurions pas nous l’assimiler mieux que toi. Vois-tu, là… quand je regarde une surface rouge, elle produit sur mes yeux l’impression inquiétante de quelque chose d’élastiquement agité. Il semble que cette rougeur se modifie sur un fond qui fuit et s’assombrit ; elle détache de ci de là des flèches, des ondes qui retombent aussi rapidement qu’elles viennent à la surface, et qui agissent très fortement sur la vue, du moins sur la mienne.

— C’est vrai, c’est vrai, dit vivement Éveline. Je sens la même chose et ne puis regarder longtemps un tapis de drap rouge.

— De même que certaines gens ne supportent pas la sonnerie des fêtes, dit Maxime. Je crois que ma comparaison est bonne, et elle m’en inspire même une autre : Il existe aussi une sonnerie « cramoisie », comme la couleur cramoisie. Toutes les deux se rapprochent du rouge, mais elles sont plus profondes, plus égales, plus douces. Quand on s’est servi longtemps d’une cloche, elle se façonne, comme disent les amateurs. Les sons perdent les inégalités qui choquent l’oreille, et c’est alors ce qu’on appelle la « sonnerie cramoisie ». Le même effet est obtenu par un habile arrangement de plusieurs cloches sonnant la gamme.

Sous les mains de Pierre, le piano fit entendre le tintement des clochettes de poste 2.

— Non, observa Maxime. Je dirais que c’est trop rouge…

— Ah ! j’y suis ! reprit Pierre.

Et l’instrument résonna d’une sonnerie égale. Commencés très haut, vivement et avec animation, les sons devenaient plus profonds, plus doux : c’est ainsi que sonne l’unisson des clochettes sous la douga d’une troïka russe qui s’éloigne sur la route poussiéreuse, vers le lointain inconnu, dans le calme de la soirée, en notes tranquilles, égales, sans grands élans, de plus en plus affaiblies, jusqu’à ce que les dernières meurent dans le silence harmonieux des champs.

— C’est cela, c’est cela, dit Maxime. Tu as compris la différence. Autrefois, lorsque tu étais encore tout petit, ta mère essayait de t’expliquer les couleurs par des sons.

— Oui, je m’en souviens. Pourquoi toi-même as-tu défendu alors de continuer ? Peut-être aurais-je réussi à comprendre.

— Non, répondit le vieillard d’un air pensif, cela n’aurait servi à rien. Du reste, je pense qu’à une certaine profondeur de l’âme, les couleurs et les sons produisent les mêmes impressions. Nous disons : tel voit tout en rose. Cela signifie qu’il est joyeusement disposé. La même disposition peut être évoquée par une certaine combinaison des sons. En général, les sons et les couleurs sont les symboles de mouvements d’âmes identiques.

Le vieillard alluma sa pipe et regarda Pierre attentivement. L’aveugle était assis, immobile, et recevait évidemment avec avidité les paroles de Maxime.

— Faut-il continuer ? — pensa le vieillard.

Mais après un instant il commença d’un air songeur, comme s’il s’abandonnait involontairement à un bizarre courant d’idées :

— Oui, oui ! des pensées étranges me passent par la tête… Est-ce par simple coïncidence ou non que notre sang est rouge ? Vois-tu, Pierre, quand dans ta tête germe une pensée ; quand tu vois des songes qui, à ton réveil, te font trembler et pleurer ; quand une passion t’embrase, cela signifie que les battements de ton cœur sont plus forts, et que le sang afflue à ton cerveau par des jets écarlates. Eh bien ! notre sang, il est rouge…

— Rouge, chaud… dit le jeune homme d’un air rêveur.

— Justement, rouge et chaud. Et voilà que la couleur rouge, aussi bien que la « rouge sonnerie », éveille dans notre âme une excitation lumineuse et l’idée de la passion, laquelle est justement qualifiée « d’ardente ». Il en est ainsi des autres couleurs… Le ciel, par exemple, est bleu, et la couleur bleue donne l’idée d’une sérénité inaltérable.

Maxime tira quelques bouffées de sa pipe, s’enveloppa dans un nuage de fumée et poursuivit :

— Si tu fais tourner ta main levée au-dessus de ta tête, tu décriras un arc. Mais maintenant, imagine-toi que ton bras soit infiniment long. Si alors tu pouvais le déployer en l’air, tu décrirais un demi-cercle dans l’infini… C’est justement à cette distance infinie que nous voyons au-dessus de nous le firmament hémisphérique du ciel ; il est égal, infini et bleu… Quand nous le voyons tel, dans notre âme apparaît une sensation de calme et de sérénité. Mais quand le ciel se couvre de sombres nuages aux contours indécis, la sérénité de notre âme est troublée par une agitation indéterminée. Ne sens-tu pas, dis-moi, l’approche d’un nuage orageux ?

— Oui, je sens que quelque chose trouble mon âme…

— C’est vrai. Nous attendons que derrière ces nuages apparaisse de nouveau ce bleu foncé  profond. L’orage passera, et le ciel n’aura pas changé de couleur. Nous le savons, et c’est pourquoi nous attendons tranquillement la fin d’une tempête. Donc, le ciel est bleu… La mer aussi est bleue, quand elle est calme. Ta mère a les yeux bleus, Éveline aussi.

— Comme le ciel… fit tendrement l’aveugle.

— Oui, les yeux bleus sont regardés comme l’indice d’une âme sereine… À présent, je vais te parler de la couleur verte. Il n’y a pas longtemps que le printemps a pris fin… À présent nous sommes en été, la surface de la terre est presque entièrement recouverte de verdure. La terre elle-même est noire ; noirs et humides sont les troncs des arbres au printemps. Mais aussitôt que les rayons lumineux et ardents du soleil les ont réchauffés, une herbe verte, et aussi des feuilles vertes commencent à paraître. La verdure a besoin de lumière et de chaleur : ni trop, ni trop peu. C’est pourquoi elle est si agréable à l’œil ; elle est en quelque sorte un mélange de tiédeur et de fraîcheur humides ; elle fait naître l’idée du contentement tranquille, de la santé, mais non pas de la passion, ni de ce que le monde appelle le bonheur… As-tu compris ?

— Non… pas tout à fait… Mais continue tout de même, je t’en prie.

— Eh bien, tant pis !… Écoute encore… Quand l’été s’embrase de plus en plus, la verdure commence, on dirait, à perdre de sa vigueur par un excès de force vitale ; les feuilles languissantes se penchent vers le sol, et si la chaleur du soleil n’est pas tempérée par la fraîcheur de la pluie, la verdure peut être complètement fanée. Mais en revanche, quand arrive l’automne, dans le feuillage alangui, les fruits se gonflent de sève et rougissent. Le fruit est plus rouge du côté qui reçoit le plus de lumière ; toute la force de la vie, toute la passion de la nature végétale paraît se concentrer en lui. Tu vois qu’ici aussi la couleur rouge est la couleur de la passion, dont elle est, du reste, le symbole. C’est la couleur de la tendresse, de l’enivrement, la couleur du courroux, de la fureur ; c’est l’emblème de la vengeance implacable. Ce n’est pas pour rien que les masses populaires, quand la passion les soulève, cherchent l’expression du sentiment commun dans un drapeau rouge qui flotte au-dessus d’elles comme une flamme… Mais tu ne comprends pas davantage.

— C’est égal, continue !

— Arrive la fin de l’automne, le fruit est devenu lourd, il se détache et tombe par terre… Il meurt, mais sa graine lui survit, et dans cette graine existe en « puissance » toute la future plante, avec son exubérant feuillage et son fruit à venir. La semence tombe à terre ; le soleil froid ne s’élève plus bien loin au-dessus de la terre, le vent glacial souffle et court sous les nuages gris… La vie, la passion se meurent doucement, insensiblement. Sous la verdure défaillante la terre apparaît de plus en plus noire… Et voilà qu’un jour vient où, sur cette terre apaisée et silencieuse et devenue comme veuve, tombent des millions de flocons de neige ; elle s’étend, uniforme, en une couche de la même couleur monotone, glacée et… blanche. La couleur blanche, c’est la couleur de la neige glacée ; c’est aussi la couleur des nuages les plus élevés qui planent dans le froid inaccessible des hauteurs célestes ; c’est la couleur des cimes des montagnes, cimes majestueuses mais infertiles… C’est l’emblème de l’impassibilité, de la haute sainteté, l’emblème de la future vie immatérielle… Quant à la couleur noire…

— Je sais, interrompit l’aveugle : c’est l’absence des sons, des mouvements… c’est la nuit…

— Oui, et c’est pour cela que c’est l’emblème de la mort…

Pierre tressaillit et dit d’une voix sourde :

— Tu as dit toi-même : de la nuit. Mais est-ce que pour moi tout n’est pas noir… toujours et partout noir ?

— Ce n’est pas vrai, répliqua vivement Maxime ; pour toi existent les sons, la chaleur, les mouvements.

— Oui, répondit le jeune homme d’un air pensif. C’est vrai, je connais à présent, si vous voulez, les tons rouges, les bleus, et les tons blancs et altiers qui planent quelque part dans les hauteurs inaccessibles. Mais les sons noirs du chagrin, qui rampent très bas, très près du sol, sont ceux qui me touchent de plus près. Tu sais, n’est-ce pas, que je ne m’amuse pas en jouant… Je pleure.

— Écoute, Pierre, dit sérieusement le vieillard en se levant. Dans ta chasse à la recherche de l’inaccessible, tu oublies ce que tu as sous la main, tu oublies que l’on t’aime et tu souffres si fort parce que, trop égoïste, tu ne fais que penser à ton chagrin…

— Oui, s’écria Pierre avec feu, malgré moi je ne fais que penser à lui : où donc pourrais-je le fuir quand il est toujours avec moi ?

— Si tu pouvais comprendre qu’il y a au monde un chagrin cent fois plus fort que le tien, un chagrin en comparaison duquel ta vie, assurée et entourée d’une constante sollicitude, peut être regardée comme une béatitude, alors…

— Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai ! interrompit l’aveugle d’un air lâché, et sur le même ton d’excitation passionnée… J’aurais changé mon sort contre celui du dernier mendiant, parce qu’il est plus heureux que moi. Et puis il ne faut pas entourer les aveugles de tels soins : c’est une faute… Je pense souvent à cela. Il faut conduire les aveugles sur la grande route et les laisser là, pour qu’ils demandent l’aumône. Si j’étais tout simplement un mendiant, je serais moins malheureux. Dès le matin, je penserais au moyen de me procurer mon pain, je compterais les kopeks reçus, et je craindrais qu’il y en ait trop peu. Puis je me réjouirais d’une bonne recette, et je tâcherais de gagner assez pour le gîte ; et si je n’y avais point réussi, je souffrirais de la faim et du froid, et tout cela ne me laisserait pas une minute qui ne fût absorbée par les soucis de la vie journalière, et je souffrirais moins des privations que je ne souffre à présent…

— Tu le crois ? demanda Maxime en jetant un regard du coté d’Éveline.

Dans ce regard se lisaient le regret et la compassion. La jeune fille était assise, sérieuse et pâle.

— J’en suis sûr, répondit Pierre d’un air rude.

— Je ne vais pas discuter là-dessus, dit froidement le vieillard… C’est peut-être la vérité. En tout cas, si même tu t’en étais trouvé plus mal, toi, personnellement, tu aurais été meilleur. Tandis qu’à présent tu es tout simplement un égoïste.

Puis il jeta encore une fois un regard de compassion dans la direction de la jeune fille, et quitta la pièce en frappant le parquet de ses béquilles.

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