6.7
Dans une petite bourgade, à soixante verstes environ de la métairie de Popielsky, se trouvait une sainte image miraculeuse, une image catholique. Les enthousiastes évaluaient avec une grande précision sa puissance extraordinaire. Quiconque venait à pied pour voir cette image le jour de sa fête, bénéficiait d’une « rémission des péchés » pour vingt jours, c’est-à-dire que tous les péchés qu’il aurait commis pendant ces vingt jours seraient effacés dans l’autre monde. C’est pourquoi, chaque année, un certain jour d’automne, la petite bourgade s’animait, devenait méconnaissable. La vieille chapelle était ornée, pour ce jour solennel, de verdure et de fleurs ; une joyeuse sonnerie de cloches planait sur la ville, les équipages des « seigneurs » roulaient bruyamment, et les pèlerins se répandaient en masses compactes dans les rues, sur les places et même au loin dans les champs. Il n’y avait pas là que des catholiques. La gloire de l’image de N… s’étendait au loin, et des orthodoxes malades et affligés, surtout parmi les gens des villes, venaient aussi la voir, attirés par son renom.
Le jour de la fête, de deux côtés de la chapelle, le peuple s’alignait sur la route en une file bigarrée et innombrable. Qui eût contemplé ce spectacle du haut d’une des collines qui entouraient le bourg, eût cru voir un serpent gigantesque qui s’allongeait sur la route et demeurait là, couché, immobile, ne remuant qu’à de rares intervalles ses écailles mates de diverses couleurs. Sur la route occupée par la foule s’étendait, sur deux rangées, toute une armée de mendiants, qui tendaient leurs mains pour l’aumône.
Maxime, avec ses béquilles, et à côté de lui Pierre, tenant la main de Jokhime, avançaient lentement le long de la rue. Ils étaient venus à la foire et, à présent, ayant fait leurs emplettes, ils rentraient chez eux. Tout à coup le regard de Maxime étincela, comme s’il avait vu quelque chose qui le frappait d’une idée soudaine, et il prit la route qui donnait dans la campagne.
Les voix de la foule nombreuse, les cris des marchands juifs, le bruit des équipages, — tout ce vacarme qui roulait comme une vague gigantesque était resté en arrière, se confondant dans un seul grondement continu et sourd qui ondulait comme une vague. Mais là aussi, quoique la presse ne fût pas si compacte, on entendait cependant le pas des piétons, le bruit des roues et les voix humaines qui se confondaient dans un murmure incessant. Du coté des champs arrivait un convoi de chariots qui, en criant sur leurs essieux, tournaient lourdement dans la ruelle la plus proche.
Pierre écoutait distraitement ce bruit inaccoutumé ; en marchant derrière Maxime, il croisait les pans de son pardessus, car il faisait froid, et continuait à ruminer dans sa tête ses pénibles pensées.
Tout à coup, au milieu de cette concentration égoïste, quelque chose frappa si vivement son attention, qu’il tressaillit et s’arrêta soudain.
Les dernières rangées des maisons de la bourgade finissaient ici, et la large grand’route pénétrait dans la ville au milieu des haies et des terrains vagues. Près de la sortie, dans la campagne, des mains pieuses avaient érigé autrefois une colonne de pierre avec une sainte image et une lanterne qui ne s’allumait du reste jamais, et que le vent ne cessait de faire grincer. Au pied de cette colonne s’était installé un groupe de mendiants aveugles, écartés des places les plus avantageuses par leurs concurrents voyants. Ils étaient assis, avec des sébiles de bois entre leurs mains et, de temps en temps, quelqu’un d’entre eux entamait sa plaintive mélopée.
— Faites l’aumône aux pauvres aveugles… pour l’amour du Christ ?…
La journée était froide, nous l’avons dit ; les mendiants étaient là depuis le matin, exposés au vent glacé qui venait des champs. Ils ne pouvaient pas bouger, au milieu de cette foule, pour se réchauffer, et dans leur voix, qui psalmodiait à tour de rôle leur chanson traînante, éclatait une plainte involontaire de souffrance physique et d’impuissance absolue. Les premières notes s’entendaient encore assez distinctement, mais après, de leurs gorges serrées, s’échappait seulement un murmure plaintif qui tremblait et s’éteignait dans un frisson.
Néanmoins, les derniers sons de la supplique, les plus faibles eux-mêmes, ceux qui se confondaient presque avec le bruit de la rue, frappaient par l’intensité de la souffrance qu’ils renfermaient en eux, aussitôt qu’ils atteignaient l’ouïe humaine. Pierre s’arrêta brusquement, et les traits de son visage se tirèrent, comme si quelque spectre auditif était apparu devant lui sous la forme de ces lamentations de martyrs.
— Qu’est-ce qui t’a donc effrayé ? demanda Maxime… Seraient-ce ces mêmes bienheureux que tu enviais naguère, les mendiants aveugles, qui demandent ici l’aumône ?… Bien sûr, ils ont un peu froid. Mais puisque, selon toi, ils ne s’en trouvent que mieux…
— Allons-nous-en, dit Pierre en le saisissant par le bras.
— Ah ! tu veux t’en aller ! C’est la seule impulsion de ton âme à la vue des souffrances d’autrui ! Si tu leur avais jeté un piatak3, comme chaque passant, cela leur aurait été pourtant de quelque secours. Mais, avec ton envie de rassasié pour la peine d’autrui, tu ne sais que railler, et à présent tu les fuis comme une personne nerveuse.
Pierre baissa la tête. Puis, sortant sa bourse de sa poche, il se dirigea vers les aveugles. Quand il eut tâté, à l’aide de son bâton, le plus avancé, il chercha de sa main la sébile en bois qui contenait les pièces de cuivre, et y versa soigneusement tout son argent. Plusieurs passants s’arrêtèrent pour examiner avec un curieux étonnement ce beau panitch si bien mis qui, à tâtons, faisait l’aumône à un aveugle, lequel, lui aussi, la recevait à tâtons. Maxime le regardait par dessous ses sourcils, et Jokhime, tout ému, essuyait une larme.
— Cessez, maître, de tourmenter le garçon, chuchota Jokhime d’un ton de doux reproche en s’adressant au vieillard, pendant que Piétroussia, le visage pâle, s’approchait d’eux avec un air soumis.
— Puis-je m’en aller à présent ? demanda-t-il à son oncle… Pour l’amour de Dieu !…
Maxime se retourna brusquement et se mit à descendre la rue. Il était troublé par l’air étrange de son pupille et, jetant sur lui de dessous ses sourcils des regards attentifs, il se demandait s’il ne l’avait point traité trop sévèrement, trop rudement.
Pierre suivait derrière lui, la tête basse, et frissonnait. Un vent froid soulevait la poussière dans les rues du village.