‹ Le Musicien aveugleChapitre 59 sur 62 · 6.8

6.8

Était-ce la conséquence d’un refroidissement, ou le dénouement d’une longue crise psychique, ou bien, enfin, ces deux causes réunies ? Mais, le lendemain, Pierre était couché dans sa chambre avec une fièvre nerveuse. Le visage tiré, il s’agitait dans son lit, prêtant de temps à autre l’oreille à quelque bruit, et s’efforçant de fuir. Le vieux médecin du bourg tâtait le pouls de l’aveugle et parlait du vent froid de l’automne. Maxime fronçait les sourcils.

La maladie fut opiniâtre. Quand la crise était survenue, l’aveugle était resté quelques jours presque sans mouvement. Enfin, le jeune organisme triompha du mal.

Un jour, par une claire matinée d’automne, un vif rayon de soleil pénétra par la fenêtre et tomba sur le lit du malade. En s’en apercevant, Anna Mikhaïlovna dit à Éveline :

— Tire le rideau… Je crains tant cette lumière…

La jeune fille se leva pour exécuter cet ordre, mais la voix de l’aveugle, se faisant entendre inopinément pour la première fois, l’arrêta dans son mouvement :

— Non, cela ne fait rien. Je vous en prie… laissez comme cela…

Les deux femmes se penchèrent sur lui avec joie.

— Tu entends ?…. Je suis ici !… fit la mère.

— Oui ! répondit le malade.

Puis il se tut, comme s’il essayait de se souvenir.

— Ah ! oui !… fit-il doucement, comme c’est horrible !

Éveline lui ferma la bouche de la main.

— Chut, chut ! ne parle pas : cela te fait mal.

Pierre pressa cette main contre ses lèvres et la couvrit de baisers. Ses yeux se remplirent de larmes. Il pleura longtemps, et cela le soulagea.

— Oui, dit-il, en tournant son visage vers Maxime qui venait d’entrer en ce moment, je n’oublierai pas ta leçon, cher oncle. Je te remercie… En même temps que tu m’as donné la conscience du malheur d’autrui, tu m’as fait reconnaître mon bonheur. Plaise à Dieu que je n’oublie jamais ni l’un ni l’autre !

Le jeune organisme de l’aveugle, une fois vainqueur de la maladie, reprit bien vite le dessus. Deux semaines plus tard, Pierre était sur pied.

Il avait énormément changé. La brusque secousse morale s’était transformée en une douce rêverie, en une mélancolie tranquille ; les traits mêmes du visage s’étaient modifiés. On n’y voyait plus trace des anciens accès de vive souffrance intérieure.

Maxime avait peur que ce ne fût là qu’un changement temporaire, dû à l’affaiblissement de la tension nerveuse par la maladie. Mais les mois passaient, et la disposition d’âme du jeune homme restait toujours la même. Il était évident qu’un changement bienfaisant s’était opéré en lui : le souci de son malheur personnel, trop aigu et trop poignant, qui rendait son âme impassible et écrasait son énergie native, avait maintenant cédé la place à la conscience du malheur d’autrui. Cette conscience guérissait son âme malade, en éveillant son énergie, en stimulant sa pensée, en le forçant à chercher une issue à la pitié qui lui venait au cœur… Il pensait aux autres, se fixait un but, formait des projets : la vie commençait à germer en lui, son âme brisée donnait des pousses, comme un arbrisseau affaibli à qui le printemps rend la vigueur par son souffle vivifiant…

q

Page 1