‹ Le Musicien aveugleChapitre 60 sur 62 · 7.1

7.1

Quand Éveline annonça au vieux Jaskoulsky sa décision inébranlable d’épouser l’aveugle de la métairie, sa vieille mère se mit à pleurer, et son père, après avoir fait une prière devant les saintes images, déclara que, selon lui, telle était sans doute la volonté de Dieu dans ce cas particulier.

On célébra le mariage. Un bonheur nouveau et bien doux commença pour Pierre, mais à ce bonheur se mêlait une sorte d’inquiétude : pendant ses moments de sérénité, il souriait, mais de telle manière qu’à travers ce sourire apparaissait un doute mélancolique, comme s’il ne croyait pas ce bonheur durable. Et quand on lui annonça que peut-être il allait devenir père, il accueillit cette nouvelle avec une expression de frayeur.

Néanmoins, sa vie présente, qui s’écoulait au milieu de pensées inquiètes sur sa femme et l’enfant à venir, ne lui permettait plus de concentrer son esprit sur ses stériles tourments d’autrefois. Parfois aussi, au milieu de ces soucis, surgissait dans son âme le souvenir des lamentations plaintives des aveugles, et son cœur se serrait de pitié, et ses réflexions prenaient un autre tour.

C’est ainsi qu’il devint moins sensible aux excitations lumineuses extérieures, et que le travail intérieur d’autrefois s’apaisa. Ses troublantes forces organiques s’assoupirent ; il ne les éveillait plus par la tendance volontaire de ses facultés à confondre dans un seul ensemble ses impressions variées. Mais, qui sait, peut-être que ce sommeil de l’âme ne coopérait que mieux au travail organique inconscient, et que ces sensations confuses et dépareillées se frayaient, avec d’autant plus de succès, des voies dans son esprit, pour se diriger les unes vers les autres. Ainsi pendant le sommeil le cerveau crée souvent des idées et des images qu’il n’aurait jamais su concevoir par la seule force de sa volonté.

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