1.7
Le chaos du désarroi printanier cessa. Sous l’influence des chauds rayons du soleil, le travail de la nature rentrait de plus en plus dans son ornière ; on eût dit que la vie se tendait ; sa marche progressive devenait plus précipitée, comme celle d’un train mis en mouvement. Les prés se glacèrent de verdure, l’air était imprégné de l’odeur qu’exhalaient les bourgeons des bouleaux. On décida de faire sortir l’enfant dans les champs, au bord de la rivière la plus proche.
La mère le menait par la main. À côté d’eux marchait, avec ses béquilles, l’oncle Maxime, et tout le monde se dirigea vers une colline située au bord de la rivière, et qui était déjà suffisamment séchée par le vent et le soleil. Elle était couverte d’une fraîche verdure, et de son sommet la vue s’étendait au loin. Une lumière éclatante frappait les yeux de la mère et de Maxime. Les rayons du soleil échauffaient leurs visages, la brise du printemps, en les éventant d’ailes invisibles, chassait cette chaleur en la remplaçant par une fraîcheur salubre. Il planait dans les airs quelque chose qui enivrait jusqu’à la mollesse, jusqu’à la langueur.
La mère sentait dans sa main se serrer fortement celle de l’enfant, mais le souffle grisant du printemps la rendait moins sensible à cette manifestation du trouble de son fils. Elle respirait à pleins poumons et avançait sans se retourner ; si elle l’avait fait, elle aurait vu une bien étrange expression sur les traits du petit garçon. Il tournait vers le soleil ses yeux grands ouverts avec un étonnement muet. Ses lèvres béaient, il aspirait l’air à coups pressés comme un poisson qu’on a sorti de l’eau ; une extase maladive apparaissait de temps en temps sur son petit visage effaré et désorienté, l’agitant de secousses nerveuses, l’éclairant pour un instant et faisant aussitôt place à une expression d’étonnement qui allait jusqu’à la frayeur et à une perplexité interrogative. Les yeux seuls conservaient le même regard aveugle, égal et immobile.
Arrivés à la colline, ils s’assirent tous les trois. Quand la mère souleva l’enfant pour l’installer mieux à son aise, il la saisit de nouveau convulsivement par la robe ; il semblait qu’il eût peur de tomber, comme s’il n’avait point senti le sol sous lui. Mais la mère ne remarqua pas, cette fois non plus, ce mouvement d’inquiétude, parce que son attention et ses yeux étaient absorbés par le merveilleux tableau du printemps.
Il était midi. Le soleil avançait lentement dans le ciel bleu. De la colline sur laquelle ils étaient assis, on voyait la rivière fortement débordée. Elle roulait, débarrassée de ses glaçons ; de temps en temps seulement, par-ci par-là, flottaient et fondaient à sa surface les dernières plaques qui dessinaient sur l’eau de petites taches blanches. Une large couche de limon couvrait les prés submergés ; les blancs nuages qui s’y reflétaient avec le bleu du firmament renversé, nageaient lentement dans la profondeur et disparaissaient comme si, eux aussi, ils se fondaient ainsi que les glaçons. Par moments, le vent soulevait de petites rides qui étincelaient au soleil. Plus loin, au delà de la rivière, on voyait des champs noirs en moiteur d’où s’élevait une légère buée vacillante qui enveloppait les lointaines izbas5 couvertes de chaume, et la lisière de la forêt, dont le contour bleuâtre se dessinait à peine. On eût dit que la terre soupirait et que quelque chose s’exhalait d’elle vers le ciel, comme les tourbillons d’encens du sacrifice.
La nature s’épandait tout autour comme un vaste temple préparé pour une fête. Pour l’aveugle, tout n’était que ténèbres, des ténèbres sans fin qui s’agitaient autour de lui d’une étrange manière, qui remuaient, résonnaient et tintaient en touchant de tous côtés son âme par des impressions extraordinaires que jusque-là il n’avait encore jamais ressenties, impressions dont l’afflux faisait battre douloureusement son cœur.
Dès les premiers pas, aussitôt que les rayons de cette tiède journée avaient éclairé son visage, réchauffé sa peau tendre, il s’était mis à tourner instinctivement vers le soleil ses yeux aveugles, comme s’il devinait que c’était là le centre autour duquel gravitait tout ce qui l’environnait. Ni ce lointain transparent, ni l’azur du firmament, ni le vaste horizon n’existaient pour lui ; il sentait seulement que quelque chose de matériel, de caressant et de tiède effleurait son visage d’un tendre attouchement qui le réchauffait ; puis un je ne sais quoi de léger, moins léger pourtant que la chaleur des rayons solaires, dissipait, cette molle douceur, et répandait en lui une fraîcheur vivifiante. Dans l’appartement, le petit était habitué à marcher librement et à sentir un vide tout autour, tandis qu’ici il était comme enveloppé de vagues se succédant d’une façon si étrange, qui tantôt le caressaient doucement, tantôt le chatouillaient et l’enivraient. Les ardents baisers du soleil étaient vite rafraîchis par la brise qui l’éventait, et un souffle de vent, résonnant dans ses oreilles et enveloppant son visage, ses tempes, sa tête jusqu’à la nuque, — s’étendait autour de lui, comme pour l’enlever, pour l’entraîner quelque part dans l’espace qu’il ne pouvait voir ; le plongeant dans une enivrante lassitude qui lui faisait pour ainsi dire perdre connaissance. C’est à ces moments que sa main serrait plus fortement celle de sa mère et qu’il lui semblait que d’un instant à l’autre son cœur engourdi allait cesser complètement de battre.
Quand on le fit asseoir, on eût dit qu’il se calmait un peu. À présent, malgré l’étrange sensation dont tout son être débordait, il pouvait néanmoins différencier les sons isolés.
Les ondes noires et caressantes continuaient à l’envelopper irrésistiblement, et comme l’augmentation ou la diminution des battements de son sang agité étaient réglées sur l’afflux de ces ondes, il lui semblait qu’elles pénétraient dans l’intérieur même de son corps. Mais elles apportaient maintenant avec elles tantôt le trille clair de l’alouette, tantôt le faible frôlement du bouleau qui commençait à verdir, tantôt le clapotement de la rivière, à peine perceptible. L’hirondelle bruissait de ses ailes légères en décrivant à proximité des cercles fantastiques, les mouches bourdonnaient, et tous ces murmures étaient de temps à autre dominés par le long et triste appel d’un laboureur qui stimulait ses chevaux à une demi-verste 6 de là, dans un champ cultivé.
Mais l’enfant ne pouvait saisir ces bruits dans leur ensemble, les réunir, les disposer en perspective. On eût dit qu’ils tombaient un à un en pénétrant dans la petite tête ignorante, tantôt doux, indistincts, tantôt sonores, clairs, assourdissants. Par moments, ils se pressaient en foule, simultanément, en se confondant dans une dissonance incompréhensible. Et les vents de la campagne sifflaient toujours dans ses oreilles, et il lui semblait que les vagues couraient plus vite et que leur grondement couvrait tous les autres murmures qui, à présent, lui arrivaient de quelque autre monde, comme le souvenir d’une journée passée. Et au fur et à mesure que les bruits s’affaiblissaient, son cœur était envahi par une langueur grandissante. Sur son visage se succédaient des expressions rythmiques et changeantes ; ses yeux se fermaient et s’ouvraient alternativement, et tous ses traits disaient l’interrogation, le pénible effort de sa pensée, de son imagination. Sa jeune conscience, encore mal affermie et trop pleine de sensations nouvelles, commençait à fléchir ; mais elle luttait encore avec les impressions qui arrivaient en masse de tous les cotés, essayait de tenir bon contre elles, de les confondre en un seul ensemble et, par ainsi, de s’en emparer, de les vaincre. Mais la tâche dépassait les forces de l’ignorant cerveau d’enfant auquel, pour ce travail, manquaient les images optiques.
Et les sons passaient et tombaient un à un, toujours trop bigarrés, trop intenses encore… Les vagues qui enveloppaient l’enfant se soulevaient de plus en plus, surgissant des ténèbres tintantes et grondantes qui l’entouraient, se perdant dans les mêmes ténèbres, remplacées par de nouvelles ondes sonores… Elles le soulevaient plus haut, plus vite, d’une façon plus poignante, le dorlotaient, le berçaient… Encore une fois passa, au-dessus de ce chaos qui devenait toujours plus confus, la longue et triste mélopée du laboureur ; puis tout rentra dans le silence.
L’enfant exhala un faible gémissement et se renversa sur l’herbe. La mère se tourna vivement vers lui et poussa un cri : son fils gisait, sur le gazon, pâle, dans un évanouissement profond.