1.8
L’oncle Maxime fut grandement alarmé par cet accident. Depuis quelque temps, il faisait venir des livres de physiologie, de psychologie et de pédagogie ; avec l’énergie qui lui était habituelle, il se mit à apprendre tout ce que la science enseigne relativement à la marche et au développement énigmatiques d’une âme enfantine.
Ce travail l’absorbait de plus en plus ; aussi ses tristes pensées sur son inutilité dans la lutte pour la vie, sur « le ver rampant dans la poussière », s’étaient-elles depuis longtemps évaporées de la tête carrée du vétéran. À leur place y régnait une attention scrutatrice ; de temps en temps même, des rêves roses réchauffaient son cœur vieillissant. L’oncle Maxime constatait de plus en plus que la nature, en privant cet enfant de la vue, ne lui avait pas refusé d’autres dons ; qu’il répondait aux impressions extérieures qui lui étaient accessibles avec une remarquable plénitude de forces. Et il semblait à l’oncle Maxime qu’il était appelé à développer les capacités dont son neveu était doué ; à contrebalancer, par l’effort de sa pensée et de son influence, l’injustice de l’aveugle fortune, afin de pouvoir incorporer, dans les rangs des lutteurs pour la juste cause de la vie, une nouvelle recrue sur laquelle, sans son intervention, personne n’aurait eu l’idée de compter.
— Qui sait ? pensait le vieux compagnon de Garibaldi, on peut combattre avec d’autres armes que la lance et le sabre. Peut-être, injustement traité par le sort, mon neveu élèvera-t-il un jour l’arme dont il se sera saisi, pour défendre les autres déshérités de la fortune ; et alors j’aurai le droit de dire que moi, un vieux soldat estropié, je n’aurai point vécu inutile…
Même les libres-penseurs des années 1840 à 1860 n’étaient pas étrangers aux notions superstitieuses sur les « mystérieuses prédestinations » de la nature. Il n’est donc pas étonnant qu’à mesure que l’enfant se développait et témoignait de capacités hors ligne, le vieil oncle Maxime se raffermît de plus en plus dans sa conviction, que cette cécité n’était point autre chose qu’une des manifestations de ces « prédestinations mystérieuses ». « Un déshérité de la fortune, champion des offensés », telle était la devise qu’il mit d’avance sur l’étendard de lutte de son pupille.