Chapitre 18 Ménage et surménage
Le frère était médecin et, comme un médecin qui se respecte, prêchait l’hygiène à tout venant. Il entrait dans la cuisine en reniflant, surveillait la lessive, examinait les plats, recommandait la stérilisation de ce qui devait toucher à la bouche, bref, causait mille ennuis à la petite maîtresse de maison, sa sœur cadette.
Propre, amoureuse de l’eau, celle-ci, mais n’entendait rien pour tout aux arcanes de la prophylaxie sanitaire. Les ménages,par exemple, où on fait la chasse jusque dans le moindre coin, jusque derrière les plus hautes tringles, jusque dans les rainures et les lames de persiennes, à la poussière intruse, ça, ça la connaissait. Elle en commandait au moins quatre par années, où l’on descendait les pots de confiture des dernières étagères des placards, où l’on vidait tous les tiroirs, changeant le papier blanc dont on tapisse le fond. Ces ménages-là, elle les aimait parce que la maison lui semblait plus « nette » ensuite et aussi parce qu’à fouiller de la sorte dans tous les coins, elle retrouvait quelque souvenir cher qui la faisait rêver une demi-heure sur le bout d’une chaise, son époussetoir posé près d’elle, pendant que la femme de charge continuait d’astiquer. Puis, en essuyant furtivement une larme, elle reprenait sa tâche, non sans avoir rangé au fond d’une botte avec les rubans des jours de fête une lettre de « papa à maman » ou, encore, une photo jaunie, un bijou suranné qui, jusque là avaient échappé à ses investigations.
Mais si la fillette aimait le ménage pour des motifs de propreté et de sentiment, par contre, dans la maisonnée deux personnes le détestaient. C’était d’abord la benjamine que l’on forçait, en ces jours solennels, à mettre ordre à ses jouets. Si les grands ménages n’avaient lieu que quatre fois l’an, les autres revenaient toutes les semaines et plus souvent parfois. Voyez-vous l’ennui de Lisette de ramasser ses joujoux éparpillés dans tous les coins, les vêtements de ses nombreuses poupées blottis derrière tous les meubles ? Elle s’était prise d’une haine implacable pour les balais, plumeaux, guenilles et autres ustensiles qui personnifiaient pour elle l’ennemi. Son frère, le médecin, partageait ses sentiments, non qu’il détestât la propreté (on a vu que c’était plutôt le contraire), mais parce que il était incapable, après l’un de ces inventaires généraux, de se retrouver dans ses paperasses à moins de 24 heures de fouilles. Et c’était, chaque fois, des récriminations.
Un jour qu’il geignait de la sorte, la jeune ménagère lui dit, du haut de son escabeau :
— À la vérité, vous autres médecins, vous êtes d’une logique qui me déconcerte. Vous prêchez la propreté, l’hygiène et que sais-je encore de salamalecs que vous décorez de noms savants, et vous n’êtes pas même capables d’endurer un ménage sans maugréer.
— Je ne te défends pas les ménages, réplique le médecin, mais il me semble que tu en uses souvent.
Alors, la petite Lisette, le nez levé vers la grande sœur :
— Les docteurs, y défendent pas les ménages, y défendent le surménage.
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