Chapitre 19 À chacun le « chien »
On m’a remis, hier soir, sous pli cacheté, la lettre suivante :
Monsieur le billettiste,
« Je viens de lire dans le Devoirde cet après-midi un billet, signé au nom de l’un de vos collègues, qui est quelque peu impertinent pour les femmes politiques d’Huntario. J’ai l’honneur de connaître l’une d’elles intimement, et je crois que je puis vous transmettre, sans vous la nommer, des confidences dont elle m’a fait part, il y a quelque temps, d’autant plus que je la défendrai contre une attaque très injuste.
« Nous causions œuvres sociales. – J’ai, me dit-elle, plus de temps que jamais de m’en occuper, depuis la mort de ma petite chienne Édith. Vous savez, sans doute, qu’elle est morte du diabète, il y a maintenant près de trois mois. Oh ! je la regrette encore, et si vous alliez au cimetière canin de…, vous y verreriez un joli monument que j’ai fait sculpter par Hill. Mais je me console un peu, car la pauvrette a eu la fin qu’elle souhaitait. Elle aimait tant les friandises ! J’ai d’abord essayé du régime. J’ai dû en relâcher et, finalement, je la laissais se gaver d’une livre de chocolat par jour. Comme vous savez qu’elle avait des goûts raffinés, il m’en coûtait, à la fin, un dollar quotidien, de sorte que j’avais dû cesser ma contribution à l’hôpital dont j’étais la patronnesse.
« Elle est morte, je l’ai pleurée, mais je me sens aujourd’hui plus libre. Savez-vous, en effet, que c’est très ennuyeux que de faire l’éducation des chiens ! Chez vous, où l’on a des familles vraiment immorales, qui sont comme un aveu de luxure, on ridiculise un peu notre manie et l’on ne s’arrête pas à songer combien il est ardu de faire l’éducation de ces petits quadrupèdes. Je suis convaincu qu’il est plus difficile d’élever un chien que d’élever un enfant ; et je vous assure que je connais ma partie, car Édith avait eu trois prédécesseurs. Je vous ai montré, tout à l’heure, que, lorsque les goûts de luxe les prennent, cela devient coûteux, mais que d’autres choses encore ! Il y a les carpettes sacrifiées, les robes immolées, les rideaux gâchés, car, n’en déplaise aux optimistes en fait d’éducation canine, les chiens, surtout ceux des races intelligentes, consentent au paletot, mais se refusent absolument au port du drapeau que le vulgaire appelle couches, je crois.
« Ensuite, il y a les sorties qu’il faut surveiller de très près. Si je vous disais les trois nuits blanches que j’ai passées quand Édith avait disparu ! Heureusement qu’elle était tombée entre les mains d’une excellente dame qui m’a dit avoir livré une bataille épique, à coups de parapluie, à tous les roquets de son quartier.
« Bref, continuait mon interlocutrice, to make a long story short,je faisais, un beau soir, le bilan de mes comptes avec ma belle-sœur qui a un enfant, et je trouvais que Édith m’avait coûté juste le double du bébé, avec beaucoup plus de surveillance. Impossible, en effet, de laisser un chien à une bonne ; elle le rosse fatalement, tandis qu’il y en a qui sont encore assez idylliques pour aimer les enfants des autres.
« Cette comparaison, continuait la dame, m’a ouvert les yeux. Je me suis dit : puisque c’est la guerre, changeons d’occupation et coupons dans notre budget.
« Je l’interrompis ici. – Quoi, Madame, est-ce possible ? lui demandai-je. Je suis sûre que M. Smith serait enchanté.
— « Vous ne m’avez compris qu’à demi, reprit-elle ; au lieu d’un chien j’aurai, en effet, un enfant, mais je l’adopterai ; c’est beaucoup moins… c’est beaucoup plus simple. »
« Voilà, Monsieur, les explications opportunes que je tenais à vous faire parvenir.
Votre dévouée lectrice,
Madame Z. »
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