Chapitre 20 Première envolée
— J’vas partir cette nuit, ma tante ?
— Oui, cette nuit.
« Cette nuit » a fait naître un sourire sur les lèvres adultes. Il sera bien neuf heures de l’heure officielle, c’est-à-dire huit de l’heure réelle, quand Bébé s’en ira tantôt pour un long et compliqué voyage puisqu’il faut trois grands quarts d’heure pour l’accomplir et changer une fois de tramway.
Mais c’est cette première violation des coutumes établies qui le charme : courir, parler, rire, s’agiter à l’heure où d’ordinaire le sommeil le couche dans son petit lit à claire-voie, défier le Bonhomme Sept-heures,ouvrir des grands yeux que le sable ne fait pas pleurer, pas même cligner. Quelle joie !
Déjà dans l’enfant perce l’homme révolté qui jamais n’éprouvera plus de satisfaction que lorsqu’il pourra mordre à belles dents dans le fruit défendu.
De ses mains diligentes et adroites, tante a plié les minces effets de Bébé dans la valise de papa, dans cette valise qui tant de fois est partie pour des pays mystérieux et féeriques où jouets et bonbons sont évidemment d’acquit facile puisqu’elle en est fréquemment revenue bossuée. Ses exigences ne sont pas plus grandes que l’exiguïté de la valise. On lui offre de caser tel joujou qu’il paraît affectionner, il se refuse à l’emporter. Quand on vogue vers l’inconnu, vers le nouveau, vers le meilleur par conséquent, – ainsi pense-t-on, homme et enfant – comme on méprise les vieilles choses, comme on les écarte avec dédain !
Les refus de Bébé qui rendent plus facile l’arrimage du sac, pincent un peu le cœur de ceux qui sont là. – Déjà, songe-t-on, il se détache si facilement.
Mais ce n’est qu’un nuage, car la folle ivresse du départ n’a pas éteint sa gratitude pour les humbles objets qui ont fait sa joie de chaque jour. Il exclut de la proscription générale une auto qui lui vient de sa tante elle-même – ça c’est de la naïve diplomatie – : mais ce qui est plus touchant, il gracie par surcroît un vieil ours, mal léché dès sa naissance dont les caresses de Bébé, plus sincères que douces, n’ont pas réussi à ratisser le pelage. Il est laid, repoussant, son poil est déteint et ses yeux hideusement exorbités, mais Bébé se souvient de lui car il est, aussi loin que sa mémoire porte, le compagnon de ses nuits ; et dans la valise éclective il lui a fait une place.
Et Bébé est parti, écarquillant les yeux pour bien montrer que le sable ne les chauffait pas, frappant du pied pour prouver qu’il ne s’endormait pas, sans un regret, sans une larme, tant il est vrai que le mirage de l’inconnu nous fascine.
La tristesse s’est abattue sur la maison, sans même attendre le lendemain, l’heure du réveil, l’heure où Bébé est si bruyant qu’on le gronde. On songe à sa turbulence avec indulgence, on se reproche même de l’avoir corrigé : « Il aurait peut-être plus de peine de partir si nous ne l’avions pas si souvent gourmandé quand il faisait trop de bruit », hasarde une voix féminine.
C’est le premier départ de Bébé, départ bref qui ne brise aucun lien ; il reste relié à la maison par les communications les plus faciles. Demain, le téléphone caressera l’oreille maternelle du son à peine atténuée de sa voix.
D’où vient cette tristesse démesurée ?
Ce premier départ est un symbole dont l’expérience de la vie ne souligne que trop nettement le sens. Le premier vol de l’oisillon planant gauchement au-dessus du nid, annonce déjà cette autre envolée, ferme, droite en plein azur, où lancé comme une flèche, il partira sans retour.
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