Chapitre 21 « Quelle guerre ? »
Le déclenchement simultané de tant de gongs, de cloches, de sirènes, de trompes vers une heure de l’après-midi, hier, suspendit un moment, entre son assiette et sa bouche, la fourchette diligente d’un bambin de trois ans : « Qu’est-ce que c’est que cela ? » demanda-t-il, étonné, à sa maman. Celle-ci, justement émue, car comme tant d’autres elle prenait le vulgaire canard pour la colombe tant désirée, de lui dire : « Mais, c’est la fin de la guerre ! » – « Quelle guerre ? » reprend imperturbable, le bambin.
Le mot amusa la table familiale. Ainsi cette intelligence d’enfant, dont la réceptivité si vive qu’elle fait songer à une plaque photographique que la moindre vibration lumineuse impressionne, avait pu voir trois ans de guerre sans que les tragiques visions, qui, même perçues à travers l’imagination ou les grossières images des journaux, bouleversent des âmes d’adultes, l’aient seulement frappée. On se réjouisssait presque de ces trois ans de bonheur parfait, de sérénité absolue vécue parallèlement aux trois ans d’angoisse et de trouble de son entourage.
Un ami, qui a l’esprit tourné à la philosophie, fut mis au courant de cette candeur. « La vérité, dit-il, simplement, sort de la bouche des enfants. Quelle guerre ? le mot est profond. Pour une guerre qui finit ou qui doit finir bientôt combien d’autres se continuent ? On parlait déjà, pendant que l’autre durait, de la « guerre économique d’après-guerre », ce qui paraissait un non-sens, mais était bien une réalité. Et que d’autres sortes de guerres se poursuivront ! Le poète a pu dire : « La vie est un combat dont la palme est aux cieux ». Tous les instants de notre vie sont une guerre qui se poursuit : guerre contre nos instincts et quelquefois même contre nos bons instincts, qui se répète dans chacun d’entre nous et que l’Église appelle la lutte du bien contre le mal ; guerre contre nos semblables, hélas ! dans le champ de toutes les concurrences, commerciale, économique, politique ; guerre à la maladie contre laquelle notre organisme, criblé de germes infectieux, réagit sans cesse jusqu’à ce qu’il tombe terrassé ; guerre des espèces et guerre des races.
« Je soupçonne le bambin d’être beaucoup plus instruit que vous ne pensez : il a dû feuilleter Darwin en furetant dans la bibliothèque. »
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