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Chapitre 23 Heureuse enfance

Les écoliers flemmards, (tous ceux qui ont fréquenté les bancs de l’école savent qu’ils constituent une honorable minorité), sont, par le temps qui court, les enfants gâtés du sort. Je me rappelle qu’ayant changé de collège une bonne année, avec quelques condisciples, nous étions furieux de n’avoir pas prévu une bonne petite épidémie qui avait forcé notre ancienne Alma Materà clore ses portes pendant un long mois. La Fontaine avait bien raison de dire que les enfants sont méchants et égoïstes. Comme nous commencions alors à connaître les redoutables mystères de la chimie, nous parlâmes de nous emparer des culturesde notre professeur et de les verser dans les boissons des surveillants et autres pions, suivant des dosages savants, pour infliger à chacun une punition proportionnée au crime que nous lui reprochions, ordinairement celui de nous avoir surpris à fumer, à boire les restants de burettes, ou à nous esquiver, pendant la promenade, pour passer l’après-midi au cinéma, qui naissait alors, ou entendre Cyranoou l’Aiglon.

Pourquoi aussi notre professeur de rhétorique nous les lisait-il en classe ?

Nous ne mîmes pas notre noir dessein à exécution ; car l’un d’entre nous, très calé en sciences, se déclara incompétent à déterminer la dose exacte de bacilles qu’il faudrait pour une bonne petite maladie, sans danger de complications ; et nous ne voulions tout de même pas empoisonner pour une rancune le pion délinquant. Nous remisâmes notre complot, et l’un de nous se contenta de verser de l’inoffensif bois de plomb dans la théière de la communauté.

Aujourd’hui les écoliers n’ont pas besoin d’avoir recours à de tels procédés pour se payer une bonne paresse. La force des choses oblige le professeur à supprimer l’une des matières les plus ardues du programme. Allez donc enseigner la géographie ! Nous assistons à une nouvelle formation de la croûte terrestre et je parierais que lors de la première, alors que les changements s’opéraient avec une vitesse vertigineuse, les anges les plus curieux, Lucifer lui-même, ne se donnèrent pas la peine d’apprendre cette première géographie. Que peut-on enseigner aux écoliers sur l’Allemagne ? Si on en croit les pangermanistes, elle va avaler une partie de la France et la totalité de la Belgique ; si c’est aux jingœs qu’on s’en rapporte, elle sera réduite à la Prusse ; et encore ! Que deviendra la Serbie ? Ce morceau de verre qui la figurait dans le mouvant kaléidoscope de l’Europe est disparu ; il en est de même du Monténégro. Et que deviendra dans cette macédoine, la Macédoine elle-même ?

N’allons pas si loin : l’aventure du Mexique n’est pas terminée. Et les colonies allemandes donc ? Et ne voilà-t-il pas que la Chine s’en mêle ?

Je crois que c’est La Bruyère qui ridiculise quelque part le savant qui ne savait que l’histoire des Mèdes et des Perses et la géographie de leur temps. Il n’était pas si bête, au moins, celui-là ; il pouvait tabler sur quelque chose de fixe.

Puisque les écoliers n’ont plus à apprendre la géographie, il ne serait peut-être pas mauvais de leur apprendre l’histoire, celle du Canada surtout. Ils ne l’ont jamais trop sue, celle-là. C’était ainsi de mon temps, et ça n’a pas dû changer beaucoup.

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