Chapitre 24 À la bonne mère
On sait que la désolation règne dans les quartiers pauvres de New-York. Un fléau terrible prend subitement des bambins grouillant de vie, les tord, quelques heures, sur un lit de douleur et ne les laisse qu’une fois que la Mort les a immobilisés à jamais ou, du moins, quand elle a pris pour ainsi dire un acompte sur la victime qu’elle viendra cueillir plus tard, quand elle a exprimé la souplesse, le mouvement, la sensibilité, la vie, en un mot, de tel ou tel membre.
Les mères de la grand-ville sont affligées et de lire la description du spectacle lamentable de leur douleur, rappelle le passage de la Bible sur le massacre des Innocents.
Dieu nous garde d’un pareil malheur !
L’organisation sanitaire de la métropole du nouveau continent est parfaite. Les hygiénistes ont pris la direction de la lutte et la conduisent avec un zèle, un dévouement et une méthode admirables. Ils ne réussissent pas à endiguer la contagion. Tous les jours, de nouvelles victimes quittent la rue, qui est le terrain de jeu des quartiers pauvres, et s’en vont souffrir sur leur petit lit. Dans une autre maison, jusque là épargnée, une autre maman, jusque là affolée de crainte devient affolée de certitude. Le bébé reste quelques heures ainsi, il ne quitte plus la maison, que pauvre petit cadavre rigide, ou pauvre petit impotent, qui vivra toute sa vie, toute sa jeunesse à charge à la bonté des autres, comme un vieillard achevant ses jours.
On interdit les réunions d’enfants. On les isole autant que possible pour enrayer le terrible mal que ceux qu’elle a marqués déjà répandent à jets invisibles mais terriblement contagieux par la bouche et par le nez, avec la respiration.
Or, nous dit un journal, on vient de désobéir aux ordres des hygiénistes. C’est mal : les médecins parlent au nom du bien général. Mais peut-on blâmer les mères d’avoir eu recours dans l’affolement de la douleur, devant la faillite de la science humaine, impuissante à protéger leurs enfants, à la protection de la Bonne Aïeule.
Il y a, dans le « borough » le plus pauvre de New-York, une église modeste dédiée à Anne, mère de la Vierge et grand-mère du Sauveur. On fait, dans ce temple, une neuvaine préparatoire à la fête de la grande sainte, qui est cette semaine. Et tous les après-midi, des mères viennent en foule avec leurs enfants. La sainte, qui tient par la main sa fille Marie, semble s’incliner vers elles bienveillamment et leur sourire, du haut de sa niche entourée par les milliers de feux des cierges, comme d’un firmament d’étoiles.
Les mères élèvent vers la statue leurs petits enfants, et elles implorent la protection de la grande thaumaturge. Elles mettent à ses pieds un cierge béni dont la flamme vacillante rappellera, une fois qu’elles seront parties, leur faiblesse et leur foi à sainte Anne. Et elles prient ainsi des heures et des heures, dans la fraîcheur de la nef, loin de la brûlure de l’asphalte. Et cette fraîcheur et ce calme, dans le temple épandus, semblent proscrire la fièvre et la contagion. Les pieuses femmes, qui ont entendu dire dans des sermons que les églises étaient autrefois des asiles sacrés où les malheureux étaient à l’abri des tyrans, se prennent doucement à songer que là non plus le mal n’atteindra pas leurs enfants, et elles prolongent leur prière, indéfiniment.
Plus loin derrière, il y a des mères qui n’ont pas entre leurs bras des enfants et qui pleurent. Celles-là du moins ne manquent pas aux prescriptions du bureau de santé. Leurs petits sont restés chez elles.
Que la sainte les protège ! Dans les moments de grande douleur on court quelques fois au devant du mal ; mais Celui qui voit tout ne saura-t-il pas l’écarter ?
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