Chapitre 27 L’acheteur perplexe
Nous entrons dans la période de l’année qui nous rend le plus sensible l’atmosphère d’anglicisation dans laquelle nous vivons. C’est le moment unique où le monsieur grave, qui ne va jamais que chez le fournisseur pour hommes, se risque, l’air un peu ahuri, à la remorque de Madame, dans le grand magasin à rayons. L’estime pour sa moitié se trouve soudain augmentée à constater la facilité avec laquelle elle évolue à travers ce capharnaüm ; elle sait où trouver la bonneterie, le rayon des bottines, le royaume des jouets. Pendant que madame choisit les étrennes sérieuses, qui comprennent celles de la bonne, de la femme de charge et de la petite pauvresse qui ne manquera pas de faire sa visite hebdomadaire dans le temps des fêtes, Monsieur, que cette sélection intéresse peu, lorgne de côté et d’autre, inspecte les étiquettes. Une chose le frappe et le peine qui naguère l’eût laissé froid : sur les boîtes d’où l’on sort les mouchoirs fins, les jabots, les bas de soie, on voit rarement le nom d’un fabricant français ; jamais un mot de français. « Dieu ! se dit-il entre les dents, leur appartenons-nous assez ! Leur donnons-nous assez de notre argent ! N’y aurait-il pas moyen tout de même de fabriquer tout cela chez nous ? »
De spectateur détaché, voilà qu’il devient soudain très intéressé. Il se met à manipuler les objets, à faire jouer les ressorts, à s’amuser des grimaces que font les captifs des boîtes à surprise. C’est qu’on a pénétré dans le rayon des jouets et qu’il faut, cette fois, choisir les étrennes des tout petits. Le monsieur austère s’intéresse à la garniture de l’arbre de Noël : exprime son opinion sur le réalisme des différents échantillons de neige artificielle ; dit que les boules de verre rouges trancheront mieux sur le vert du sapin que les bleues ; assure, au reste, que les enfants aiment bien mieux le rouge comme les sauvages, dont ils sont encore tout proches par la prédominance de l’instinct sur la science acquise.
Monsieur a été distrait pendant un quart d’heure, mais voilà que sa préoccupation de tout à l’heure le lancine à nouveau : neige artificielle, verroterie, jouets, rien de cela ne porte une marque de fabrique canadienne ; tout cela augmentera avant tout et surtout, les profits d’une maison qui n’est pas du Québec, qui n’emploie pas des ouvriers du Québec, rien de cela, au surplus, n’a le moindre cachet canadien. New-York, Londres et Toronto ont remplacé Nuremberg ; mais l’âme de ces jouets, si l’on peut dire, est aussi étrangère au petit Canadien qui s’en amusera que s’ils portaient encore la marque de fabrique allemande. L’enfant qui les maniera ne jouera pas en français.
Monsieur, de plus en plus soucieux, approfondit son enquête. Il s’obstine à chercher quelque chose qui soit neutre, à tout le moins. Il croit avoir trouvé avec ce cheval mécanique qui porte une marque de fabrique bien canadienne ; mais, un examen plus attentif lui révèle (que) l’animal lui-même est baptisé d’un nom anglais. « Bon Dieu, dit-il, on nous anglifie jusqu’au bois de nos forêts ! Je ne prendrai pas cela non plus ; la bonne, les amis, tout le monde voyant ce jouet dont le nom est désormais connu, le souffleront au bébé ; il le retiendra : Ce sera un autre « espion » introduit dans son vocabulaire qu’on ne pourra plus extirper. »
Monsieur rentre chez lui mécontent. Il n’a pas fait d’emplettes. Il cherche depuis une solution. Il tient beaucoup à ce que le sapin poussé en bon terroir québécois, ne porte pas au jour de l’an que les fruits pervers de l’anglicisation. C’est déjà bien d’avoir banni Santa-Claus,d’avoir enjoint à tout le monde à la maison, y compris la bonne, de ne parler aux enfants que du petit Jésuset du bonhomme Noël.Il trouvera la solution promise à tous ceux qui cherchent – il y a encore du temps d’ici les fêtes.
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Monsieur a trouvé, et c’est tout simple. Il donnera les Rapaillages, Autour de la maison,ou quelque autre ouvrage bien canadien. Il n’y a encore que des livres que les enfants ne se fatiguent pas.
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