Chapitre 28 Elles les aiment trop
— En toutes choses, il faut se défier de l’excès ; il ne faut jamais exagérer. Je suis convaincu que vous poussez l’analogie trop loin, vous tirez la comparaison par les cheveux.
C’est en ces termes énergiques, vous l’admettrez comme moi, n’est-ce pas ? que j’ai rabroué l’autre jour mon ami Larumeur qui prétendait avoir découvert la raison de la rareté des enfants dans certaines provinces canadiennes. Il versait dans cette erreur fréquente chez les sophistes qui consiste à conclure du particulier au général.
Reproduite dans un journal ontarien, avec une complaisance visible à la longueur de la manchette dont on la précédait, mon interlocuteur avait découvert une dépêche de Chicago. Dans une famille, dont le nom n’a rien de canadien français, un médecin a traité un petit bonhomme de deux ans. La structure de la trachée est défectueuse et il a de plus une déformation de la boîte crânienne. L’accident à la trachée, prétend le médecin, suffit à rendre difficile le travail de l’appareil respiratoire ; quant à la déformation crânienne, elle aura pour effet de rendre l’enfant idiot. Alors cet excellent médicastre, mû par les sentiments les plus humanitaires, a condamné à mort le bambin. Il a laissé, à la mère, une fiole de stupéfiant dont elle doit administrer, chaque jour, une potion à son fils jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Le coroner de Chicago, M. Hofman, mis au courant de cette affaire, a déclaré que si le petit malade mourait, le docteur serait envoyé devant le jury de mise en accusation. « Mais, a répondu la maman à un reporter qui lui racontait l’affaire, il ne faut pas faire de mal au bon docteur Haselden (ainsi s’appelle cet ami de l’humanité). J’aime Paul plus que la plupart des femmes aiment leurs enfants, plus que mon autre bébé, et, pourtant, il est bien et robuste, celui-là. Je l’aime tant que je ne puis souffrir de le voir vivre dans cette perpétuelle agonie et devenir un idiot. »
Et mon ami de me faire observer : « Voilà une explication très plausible et bien féminine, qui vaut pour avant comme pour après la naissance. Sait-on jamais, en effet, si son enfant ne sera pas un infirme et un idiot ? Un jour une bonne dame ontarienne me confiait : « Mais je ne comprends pas vos Canadiennes. Comment peuvent-elles avoir tant d’enfants, si elles les aiment vraiment ? Si leur famille se limitait à un ou deux, elles les élèveraient beaucoup mieux, pourraient leur assurer une meilleure instruction, une situation plus brillante et, au lieu de fragmenter leur héritage en je ne sais combien de portions, ce qui le rend ridiculement petit, elles pourraient laisser l’aisance à leurs rares rejetons. »
« Je n’avais pas très bien saisi à ce moment, me confie Larumeur, mais cette dépêche me fait l’effet d’une violente lumière. Je comprends enfin : si elles n’ont pas plus d’enfants c’est qu’elles les aiment trop. »
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