Chapitre 29 Fraternité
Au moment où les races se dressent les unes contre les autres, où une rage et une haine bestiales semblent avoir fait place au sentiment de la fraternité humaine, il était particulièrement éloquent le tableau qu’offrait, ce matin, un tramway de l’Avenue du Parc.
Comme dirait Montpetit, c’était à l’heure du win-the-car ;la voiture était comble et, à toutes les courroies, pendaient douloureusement par le poignet les victimes de l’imprévoyance ou de la ladrerie de M. Robert et Cie, qui préfèrent que les Montréalais attrapent des varices plutôt que d’imposer à leurs dynamos un travail supplémentaire.
Deux jeunes fillettes avaient réussi, cependant, à trouver une place sur les banquettes et, sans cesse dérangées par les oscillations des pendus, leurs yeux ne quittaient pas pourtant le livre qu’elles tenaient à la main. La curiosité nous vint de regarder quel pouvait être ce roman d’aventure qui tant retenait leur attention dans ce milieu où la distraction semblait inévitable. La page, divisée en deux colonnes, était à demi couverte de ces étranges caractères qui nous font penser à des cages de bambous : évidemment le roman passionnel était un texte chinois.
Sous l’ombre des chapeaux, nous n’avions pas vu les visages et, ainsi penchées, elles semblaient, les deux voisines, deux sœurs, car leurs vêtements de coupe pareille et de nuances parentes leur donnaient un air de famille ; mais il ne fallut qu’un instant d’examen pour constater que l’une avait ce masque aplati et si caractéristique des Asiatiques. Les yeux bridés et légèrement tirés du côté des tempes achevaient d’ailleurs de trahir son origine.
Une Chinoise lisant du chinois ! Il n’y a à cela rien d’étrange, car Montréal, tout le monde le sait, est entre tous les ports de mer cosmopolite et bigarré ; mais il y avait sa compagne ! La physionomie de celle-là n’annonçait rien d’oriental. Elle était canadienne à partir de ses yeux bien taillés, de ses sourcils parfaitement arqués et de ses joues roses, jusqu’au bout de ses doigts gantés. Quelle fantaisie étrange pouvait la pousser à s’absorber dans ce manuel ? Je me souvins soudain avoir lu quelque part l’existence à Montréal d’une école où des Canadiennes se dévouent à l’enseignement des petits Chinois et des petites Chinoises. Évidemment, deux compagnes se rendaient vers l’école.
Mais n’est-ce pas qu’il était charmant tableau et plein d’enseignements encore ? C’était la réalisation de la fraternité humaine par la charité. Cette blanche et cette jaune se coudoyaient comme des sœurs et l’une et l’autre s’en allaient à cette heure matinale vers une modeste classe, pour s’employer à effacer les différences de langues qui sont comme les plus hautes frontières ; dans quelques semaines, quelques mois peut-être, devant les yeux de la jaune se déploierait, dans tout son émerveillement, la civilisation blanche, et l’autre, récompensée de sa touchante charité, s’apercevrait que pour apprendre le français à des Chinois, elle avait presqu’inconsciemment acquis la clef magique lui ouvrant des perspectives insoupçonnées sur ce monde asiatique fascinant et effrayant la fois, comme une forêt tropicale.
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