Chapitre 30 Elles, le peuvent
La survivance française en Amérique, c’est un frêle voilier battu par les lames, tantôt hautes, tantôt courtes, mais constantes, de l’anglicisation. Le navire a son livre du bord, l’Action française,où sont inscrites sous la rubrique « À travers la vie courante » les péripéties de la traversée qui n’achève jamais. Parfois se produisent des périodes d’accalmie, parfois, un souffle d’espoir emplit les voiles ; parfois, c’est le vent contraire du découragement qui les cargue.
Tout au long de la dernière chronique passe ce souffle mauvais. De lâcheurs, il n’y en a pas à l’Action française ;ce serait erreur de croire que Pierre Homier, rédacteur de cette rubrique s’abandonne à un stérile pessimisme mais une série de faits lui a fait constater que la barque navigue bien lentement, qu’elle louvoie à peine à certains égards.
Dans un congrès d’ouvriers, on a désigné les noms de divers métiers en anglais parce qu’on ne connaît pas les équivalents français ; un marchand anglais consent à donner des factures en français à un client qui les lui a demandées mais s’excuse de ne pouvoir indiquer les noms d’outils en français parce que ses commis français ne connaissent pas la traduction et qu’il est au reste d’usage de les désigner en anglais chez les Canadiens français. Enfin, semble dire le bon capitaine Homier, à quoi sert de sauver la coque du navire si l’équipage s’est laissé angliciser ? Mais c’est un fugitif geste de lassitude, car, tout aussitôt il commande la manœuvre qui doit éviter l’écueil.
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Dieu me garde de la présomption de vouloir ajouter quelque chose à la sagesse des conseils des spécialistes de la résistance ! mais n’est-il pas possible d’enseigner le vocabulaire à d’autres qu’aux ouvriers d’aujourd’hui, enracinés dans l’habitude et qui ne se corrigeront pas.
Pourquoi n’essaierait-on pas auprès des jeunes enfants ? On l’a dit, à cet âge la mémoire enregistre toutes les impressions comme une cire malléable, mais elle les garde aussi fidèlement que l’airain. J’en prends à témoin les expressions de tendresse, les chansons mêmes endormies depuis vingt et trente ans peut-être dans un coin obscur de la mémoire et qui vous sourdent aux lèvres devant un petit enfant. Ce sont les mots et les chansons qu’on entendit quand on avait son âge. On n’y avait peut-être pas pensé depuis ; et les voilà qui reviennent prises dans la poussière de tant de charmants souvenirs. Ce que la mère a dit et a voulu que son enfant retienne, il l’a retenu ; car très tard l’enfant garde quelque chose de cette intimité avec sa mère qui a suspendu sa vie à sa vie, qui a soumis aveuglement tout son être à sa volonté.
La langue que nos enfants parleront, sera celle que leurs mères leurs auront parlée. Dans leurs rêves, elles les ont voulus, savants et beaux ; elles peuvent leur donner la plus belle richesse immatérielle qui sait dans l’ordre intellectuelle, la possession dans toute sa beauté, dans toutes ses nuances chatoyantes de la langue française.
Pour cela, il suffit qu’elles l’apprennent. Le veulent-elles ?
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