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Chapitre 24 Vision de la nuit

Tous ces monstres étaient, il y a quelques années, de mignons petits bambins aux joues roses, tendres comme la pulpe d’un fruit, et qu’il eût été possible de pétrir dans n’importe quel moule plus humain.

Carlyle

Tard dans la nuit, hier soir, je me suis promené le long de Commercial Street, de Spitalfields jusqu’à Whitechapel, puis, descendant plus bas encore, j’ai continué vers le sud, de Leman Street jusqu’aux Docks. Tout en marchant, je songeais en souriant aux journaux bien pensants de l’East End, tout remplis de vertus civiques, qui proclament avec une certaine fierté que l’est de Londres était une sorte d’endroit idyllique où il faisait bon vivre, pour les hommes comme pour les femmes.

Je suis incapable de raconter le dixième de ce que j’ai pu voir, presque tout défiant la narration. J’ai vraiment vécu un cauchemar – j’ai vu cette sorte de bave visqueuse qui englue le pavé nocturne, j’ai vu ce déferlement sans nom de saletés misérables qui laissent loin derrière elles toute l’« horreur de la nuit » qu’on peut éprouver à Piccadilly ou sur le Strand. La nuit, l’East End ressemble à une ménagerie de bipèdes habillés, qui tiennent plus de la bête que de l’homme. Pour achever le tableau, des gardiens en uniformes à boutons dorés s’efforçaient de faire régner un semblant d’ordre en intervenant chaque fois que l’un de ces malheureux grondait de façon trop féroce.

Dans un certain sens, j’étais assez heureux que ces gardiens existent, car je n’avais pas revêtu mon « déguisement de voyage », et j’étais une véritable cible pour ces bêtes de proie qui chassaient de tous côtés. De temps à autre, au milieu des gardiens, quelques mâles me dévisageaient avidement, voracement, en chiens de ruisseaux qu’ils étaient. J’avais peur de leurs mains, de leurs mains nues, comme on peut avoir peur des pattes d’un gorille. Oui, c’est ça, ils me rappelaient les gorilles, tant leurs corps étaient petits et trapus, et mal dessinés. Chez eux, le muscle n’était pas saillant, l’épaule n’était pas carrée et puissante – ils devaient sans aucun doute être la preuve vivante d’une certaine économie de la nature, comme elle avait dû exister chez les hommes des cavernes. On devinait cependant une certaine force chez ces êtres décharnés, une force primitive qui devait leur permettre de griffer, d’empoigner, de déchirer et d’arracher. Lorsqu’il leur arrive de tomber sur une proie, d’après ce que j’ai entendu dire, ils la plient en deux par l’arrière, pour lui casser les reins – le tout sans aucune conscience, et sans aucun remord. Ils tuent pour un demi-souverain, ils tuent même pour moins, le cas échéant. Ils font partie d’une nouvelle race, celle des sauvages de la ville. Les rues, les maisons, les avenues et les cours constituent leur terrain de chasse, et ce que représente pour le sauvage la brousse, les montagnes et les vallées, pour eux, ce sont les rues et les maisons. Les bas-quartiers sont leur jungle, c’est là où ils se terrent et où ils chassent.

Les braves gens qui fréquentent les théâtres dorés et qui vivent dans des maisons de rêve dans le West End n’ont jamais vu ces créatures, et ne supposent même pas qu’elles puissent exister. Mais elles existent vraiment, en chair et en os, très vivantes dans leur jungle. Le jour où l’Angleterre se réveillera, combattue sur ses derniers retranchements et tous ses hommes valides sur le pied de guerre, ce jour-là, ces créatures sortiront de leurs taudis et de leurs tanières, et les gens du West End pourront les contempler à loisir. Ils s’interrogeront l’un l’autre, comme ces gentils aristocrates de la France féodale, lorsqu’ils ont vu les mêmes cohortes sortir de terre, se demandaient : « Mais d’où diable peuvent-ils bien venir ? Et puis d’abord, est-ce que ce sont seulement des êtres humains ? »

Mais ce n’étaient pas là les seules bêtes qui étaient enfermées dans cette ménagerie. Ils jonchaient le pavé un peu partout, se terrant dans les cours obscures et longeant les murs comme des ombres. Mais les femmes aux entrailles pourries dont ils étaient sortis étaient véritablement partout. La façon insolente dont elles geignaient était horrible à voir – elles venaient me mendier un penny, et d’autres choses pires encore, sur un ton pleurnichard qui était révoltant. Mal peignées, sales, crasseuses, l’œil trouble et le regard mauvais, elles faisaient la fête dans chaque café. Leurs paroles inintelligibles laissaient par instant percevoir des pointes d’obscénité nauséabonde. Rejetées dans le bourbier de la corruption et de la débauche, elles roulaient de bancs en bancs, de cafés en cafés, et leur aspect repoussant les rendaient effrayantes à voir.

Il y avait aussi des êtres difformes et inquiétants, aux visages dantesques, et dont la monstruosité torve me coudoyait de toutes parts. Des créatures d’une laideur inconcevable, abruties d’alcool, véritables déchets de la société, cadavres ambulants, morts vivants. Des femmes flétries par la maladie et la boisson n’arrivaient même pas, dans leur décrépitude pourrissante, à obtenir deux pence pour le commerce de leurs charmes passés. Des hommes, attifés de guenilles grotesques, tout tordus de fatigue et n’ayant même plus apparence humaine, ornaient leurs visages, ravagés de tics incessants des sourires béats et stupides. Ils s’avançaient à pas traînants, comme des singes, mourant à chacun de leurs pas, à chacun de leur souffle. Il y avait aussi quelques jeunes filles de dix-huit à vingt ans, dont le corps était resté beau encore, et dont le visage n’avait pas été entamé par les boursouflures du vice. Elles venaient de toucher, en une descente vertigineuse, le fond même de l’Abîme. Et je me souviens aussi de ce gosse de quatorze ans, flanqué d’un autre qui pouvait bien en avoir six ou sept, au visage pâlot et déjà malade – ils ne savaient pas où coucher, et tous deux, assis sur le pavé et adossés contre une balustrade, étaient les témoins de tout ce spectacle.

Les laissés pour compte et les inutiles ! L’industrie n’en a nul besoin, et pour eux il n’y a aucune place, aucun travail, bien qu’on manque d’hommes et de femmes. Les dockers qui s’entassent à la grille des docks, s’en vont en maugréant lorsque les contremaîtres ne leur en donnent pas. Les ingénieurs qui sont en place octroient six shillings par semaine à leurs frères déshérités ; 514 000 ouvriers du textile ont proposé un amendement condamnant l’emploi d’enfants au-dessous de quinze ans dans les filatures. Beaucoup de femmes travaillaient chez elles pour dix pence pour quatorze heures de travail. Alfred Freeman se suicide parce qu’il n’arrive pas à trouver du travail. Ellen Hugues Hunt préfère les eaux du canal du Régent à l’asile d’Islington. Frank Cavilla tranche la gorge de sa femme et de ses enfants, parce qu’il n’arrive plus à les nourrir.

Les déchets et les inutiles ! Le misérable, celui que l’on méprise ou bien que l’on oublie, s’en vient mourir dans cet abattoir social, résultat de la prostitution. Prostitution de l’homme, de la femme, de l’enfant, de la chair et du sang, de l’intelligence, de l’esprit – prostitution du travail. Si c’est là tout ce que la civilisation peut offrir à l’homme, alors cent fois l’état sauvage, la nudité et la brousse, cent fois la tanière et la caverne, plutôt que cet écrasement par la machine, et par l’Abîme.

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