‹ Le rire du Mouron RougeChapitre 10 sur 83 · 1.4

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Après certaines difficultés pour se faire obéir de leurs chevaux, nos deux voyageurs purent enfin s’arrêter et descendre sans incident. L’étranger regardait autour de lui, scrutant l’obscurité. L’endroit en effet était sinistre, peu accueillant, et faisant penser à un repaire de voleurs et de coupe-jarrets. Le silence de la lande, noyée dans cet épais brouillard, avait quelque chose de tellement lugubre qu’il fut parcouru par un frisson d’épouvante.

— Tu es sûr que c’est ici ? demanda-t-il.

— Vous n’avez qu’à lire la pancarte, rétorqua l’autre avec rudesse.

— Tiens les chevaux pendant que je rentre.

— J’peux pas, m’sieu. Je n’en ai jamais tenu deux à la fois. Et si i’se mettent à ruer et à vouloir s’enfuir ?

L’étranger, dont l’humeur s’était apparemment beaucoup aigrie par suite des fatigues du voyage, eut un geste d’impatience.

— S’échapper ? Idiot, s’écria-t-il, je te romprai le cou si quoi que ce soit arrive à ces bêtes. Je ne pourrais pas rentrer à Bath sans mon cheval, et crois-tu que je veuille passer la nuit ici dans ce trou perdu ?

Et, sans attendre d’autres protestations du rustre, il se tourna vers la porte de l’auberge et frappa avec sa cravache trois coups d’abord, suivis de deux autres. Un instant après, on entendit un bruit formidable de verrous et de chaînes, la porte s’entrouvrit et une voix timide demanda :

— Est-ce vous, m’sieu ?

— Pardieu, qui d’autre pourrait-ce bien être ? grommela l’étranger. Ouvrez vite, la femme, je suis transi de froid.

Et d’un coup de pied il poussa la porte et entra. Une femme se tenait dans le corridor mal éclairé. Au passage de l’étranger, elle lui fit une révérence.

— Tout va bien, m’sieu, dit-elle. Le capitaine est dans la salle. Il est arrivé de Bristol au début de l’après-midi.

— Il n’y a personne d’autre ici, j’espère, demanda l’étranger sèchement.

— Non, personne, m’sieu. Ce n’est pas encore l’heure. La maison est à vous jusqu’à minuit. Après ça, il y aura pour sûr du mouvement, je pense. Deux cargaisons de liqueurs et de drap sont arrivées la nuit dernière à Watchet. Le capitaine a dit qu’il y en a pour une fortune. Les chevaux les amèneront aux premières heures du jour…

— Ça va bien, interrompit l’étranger. Donnez-moi quelque chose à manger et un pot d’ale chaude. Et attendez, ajouta-t-il, n’auriez-vous pas une sorte de grange où mon homme puisse laisser reposer les chevaux ? Je resterai une heure environ.

— Oui, oui, m’sieu, je m’occuperai de tout, répondit la femme.

— Fort bien ; veillez à tout cela et que l’homme et les chevaux aient à boire et à manger.

— Entendu, m’sieu. Par ici, je vous prie. Et je m’occuperai de vot’ homme tout de suite après. Tout droit par le corridor, m’sieu, la salle est à droite. M. le capitaine vous attend.

En disant ces mots elle referma la porte d’entrée avec précaution, puis suivit l’étranger jusqu’à la salle.

Au-dehors on pouvait entendre une voix inquiète qui poussait encore quelques « Holà, les bêtes », bien superflus en vérité, car les deux bidets épuisés n’étaient que trop heureux de trouver un peu de repos.

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