‹ Le rire du Mouron RougeChapitre 11 sur 83 · 2.1

2.1

Un homme se tenait tapi dans un renfoncement de la petite salle, une chope à la main, buvant à petites gorgées de l’ale chaude.
Il était impossible d’imaginer un être ayant moins l’apparence d’un marin et on pouvait se demander pourquoi on l’appelait « le capitaine ». Il était petit, maigre, avec un visage délicat et des mains fines. Il semblait mal à l’aise dans ses vêtements grossiers et ses frêles épaules paraissaient pouvoir à peine supporter le poids de la rude vareuse d’une coupe très ordinaire. Ses jambes grêles remplissaient mal les grosses bottes qui lui montaient jusqu’à mi-cuisse. Ses cheveux plats, parsemés de nombreux fils d’argent et qu’il portait noués sur la nuque avec un ruban de satin noir à l’ancienne mode, s’harmonisaient bien mal avec le reste de sa toilette. Un chapeau à grands bords, comme celui d’un marin, mais avec une calotte plus haute, semblable à ceux portés par les paysans bretons, reposait sur le banc à ses côtés.

Quand l’étranger entra, il le salua brièvement et en français.

La salle, mal aérée, était remplie de relents de tabac, de bière et de nourriture. Il y faisait chaud et le voyageur, transi jusqu’aux os, laissa échapper une exclamation de bien-être en se tournant vers l’âtre où brûlait un feu joyeux. Il ôta son chapeau et son grand manteau et présenta l’un après l’autre ses pieds à la flamme, tout en essayant de réchauffer ses mains engourdies.

« Le capitaine » prêtait peu d’attention à ses gestes. Il demeurait assis, silencieux et quasi immobile, son seul mouvement consistant à absorber de temps à autre une gorgée de bière. Mais chaque fois que ses yeux clairs et perçants rencontraient le nouveau venu, son regard s’arrêtait rapidement sur sa tenue élégante, sa redingote bien coupée, son gilet rayé et ses fines bottes, et une lueur de mépris, rapide comme l’éclair, y étincelait, vite éteinte par les paupières qui retombaient pour dissimuler cette expression furtive.

— Lorsque la femme m’aura apporté de quoi boire et manger, nous pourrons parler, dit l’étranger après un moment. Ces malheureuses bêtes doivent se reposer et j’ai une bonne heure devant moi.

Il parlait également en français et sur un ton autoritaire, presque arrogant, ce qui alluma dans les yeux du « capitaine » une nouvelle flamme de mépris, attisée par la haine et la cruauté. Mais il ne répondit rien et continua à boire en silence. Pendant toute une demi-heure, les deux hommes ne prêtèrent plus la moindre attention l’un à l’autre, comme si aucun d’eux n’avait fait ce long parcours jusqu’à cet endroit dans le seul but de s’entretenir.

Entre-temps, la femme avait déposé sur la table un plat de mouton en ragoût, du pain, du fromage et un pot d’ale poivrée. L’étranger se mit à manger avec grand appétit. Après s’être rassasié, il se leva et, tirant un banc dans le renfoncement de la salle où se tenait le « capitaine », il s’assit dans l’ombre, d’où seul, son profil émergeait.

— Maintenant, citoyen Chauvelin, dit-il en s’adressant à son voisin sur un ton cordial où perçait cependant une certaine condescendance, je suis prêt à t’écouter.

Page 1