‹ Le rire du Mouron RougeChapitre 12 sur 83 · 2.2

2.2

Chauvelin avait visiblement tressailli en s’entendant interpeller avec ce mélange d’arrogance et de familiarité. Il n’y avait pas si longtemps encore, un seul de ses mots, un seul de ses regards suffisait à faire trembler les gens. Ses silences avaient fait palpiter des cœurs d’effroi. Il était alors le tout-puissant président du Comité de salut public, le bras droit du citoyen Robespierre, le fin limier n’ayant pas son pareil pour dépister un malheureux « suspect » jusqu’à son repaire le plus caché. Ses yeux clairs savaient violer tous les secrets de l’âme et son flair infaillible devinait la trahison avant même qu’elle fût conçue. Il y a un an à peine, d’un seul mot il avait envoyé à la guillotine des quantités d’hommes et de femmes. Sur un seul signe de lui, la machine impitoyable du Comité de salut public s’était mise en mouvement, sévissant à la moindre suspicion, aussi bien contre les innocents que les coupables, ou assouvissant sa propre haine contre tous ceux qu’il considérait comme les ennemis de cette Révolution sanglante qu’il avait contribué à déchaîner. Et maintenant ni sa présence, ni son silence n’avaient le pouvoir de troubler l’assurance d’un simple parvenu.

Mais, à la dure école du succès et de l’échec par laquelle il avait passé depuis dix ans, il y avait une leçon qu’Armand, ci-devant marquis de Chauvelin, avait apprise : celle du contrôle de soi-même. Il avait frémi du ton familier de l’étranger, mais ni un mot, ni un geste n’avaient trahi ses sentiments.

— Ce que j’ai à t’apprendre peut se dire en moins de temps que tu n’as mis à manger et à boire, citoyen Adet.

En entendant prononcer ce nom, l’autre saisit brusquement le bras de Chauvelin comme pour l’avertir, tandis qu’il jetait un regard rapide et inquiet autour de lui.

— Tais-toi donc ! murmura-t-il précipitamment, tu sais bien que ce nom ne doit jamais être prononcé ici en Angleterre. Je suis Martin-Roget maintenant, ajouta-t-il, en dominant sa peur aussi vite qu’elle était venue.

Et en reprenant de nouveau son ton de supériorité :

— Tâche de ne pas l’oublier.

Chauvelin dégagea lentement son bras de l’étreinte. Son visage pâle était vide de toute expression. Seules ses lèvres minces s’étaient crispées.

— J’essayerai de m’en souvenir, citoyen, répliqua-t-il avec un étrange sifflement dans la voix ; j’essayerai de me souvenir qu’ici, en Angleterre, tu es un aristo à l’égal de tous ces maudits Anglais, que le diable pourrait bien précipiter dans les profondeurs de la mer !

— Ah ! répondit Martin-Roget en riant complaisamment, cela ne m’étonne pas que tu les haïsses, citoyen Chauvelin. Toi aussi, tu étais un aristo ici en Angleterre et il n’y a pas si longtemps, je pense, l’envoyé spécial auprès de Sa Majesté le Roi, n’est-ce pas ? Jusqu’à ce que tu aies eu cette histoire avec un de ces satanés Anglais, ce qui t’a fait devenir… ce que tu es maintenant.

En disant ces mots, il redressa son grand corps et toisa le petit homme qui se tenait près de lui, un sourire ironique et méprisant sur les lèvres. Il crut déceler une menace dans l’attitude de Chauvelin, mais tellement imbu de lui-même et de son importance, il avait envie de se mesurer avec cet homme qui, après avoir été puissant et redouté de tous, était maintenant pour lui le symbole de la faillite et de la disgrâce. Mais peut-être demeurait-il quand même dangereux et il était imprudent de le défier. Martin-Roget voulut en avoir le cœur net.

— Sans vouloir t’offenser, citoyen Chauvelin, reprit-il d’un ton protecteur qui fit de nouveau sursauter le « capitaine ». Je ne voulais pas blesser ta susceptibilité. Je désirais seulement te prévenir que ce que je fais ici ne regarde personne et que je ne suis prêt à supporter ni la moindre critique, ni la plus petite intervention dans mes affaires !

Chauvelin, qui souvent dans le passé n’avait pas hésité à envoyer d’un simple signe de tête un homme à la guillotine, ne répliqua rien à cette arrogante réprimande. Son corps frêle eut l’air de se ramasser davantage. Il passa sur son visage sa main maigre et semblable à une griffe, comme pour effacer toute expression qui eût pu paraître en contradiction avec l’humilité de son personnage actuel.

— Je n’avais pas pensé non plus à t’offenser, citoyen Martin-Roget, dit-il d’une voix doucereuse ; ne combattons-nous pas pour la même cause : la gloire de la République et la destruction de ses ennemis ?

Martin-Roget soupira d’aise ; la bataille était gagnée. Il se sentait, après cet acte de soumission venant d’un homme jadis tout-puissant, plus fort qu’il n’avait jamais été. Il redevint jovial et protecteur.

— Bien entendu, bien entendu, répondit-il aimablement en se penchant de nouveau vers le feu. Nous sommes deux fidèles serviteurs de la République, et je peux t’aider à effacer ta disgrâce, citoyen, en te confiant un rôle actif dans le travail que j’ai entrepris. Et maintenant, quelles sont les nouvelles ? ajouta-t-il avec le ton condescendant du maître s’adressant à son domestique pris en faute, puis pardonné.

— J’ai conclu tous les arrangements concernant le bateau, dit Chauvelin tranquillement.

— Ah ! voici de bonnes nouvelles ! Quel bateau est-ce ?

— C’est un bâtiment hollandais. Le capitaine et l’équipage sont tous hollandais.

— C’est dommage, s’exclama Martin-Roget. Un capitaine et un équipage danois auraient été plus sûrs.

— Je n’ai pas pu trouver de bateau danois prêt à courir ces risques, répliqua sèchement Chauvelin.

— Bon. Et alors, ce bateau hollandais…

— Il s’appelle le Hollandia et fait le commerce du sucre. Mais je suppose que son capitaine fait beaucoup plus de contrebande que de commerce régulier. En tout cas il est prêt à assumer tous les risques pour la somme que tu as fixée et à tenir sa langue en cas de besoin sur toute l’affaire.

— Pour deux mille francs ?

— Oui.

— Et d’amener le Hollandia jusqu’au Croisic ?

— Sur ton ordre.

— Y a-t-il un logement convenable à bord, pour une dame et sa servante ?

— Je ne sais pas ce que tu appelles convenable, dit Chauvelin d’un ton sarcastique que l’autre n’entendit pas ou feignit de ne pas entendre, et je ne sais ce que tu appelles une « dame ». Le logement à bord sera suffisant pour deux hommes et deux femmes.

— Quel est le nom du capitaine ? demanda Martin-Roget.

— Un nom étranger, répliqua Chauvelin. Cela s’écrit K.u.y.p.e.r. Le diable seul sait comment cela se prononce.

— Très bien. Est-ce que le capitaine a compris exactement ce que je désire ?

— D’après ce qu’il m’a dit, le Hollandia jettera l’ancre à Portishead le dernier jour de ce mois. Toi et tes invités pourrez monter à bord n’importe quel jour, à ta convenance, après cette date. Le bateau sera à ta disposition et prêt à partir une heure après votre arrivée, tous les papiers sont en ordre. À bord, il y aura une cargaison de sucre venant des Indes néerlandaises, à destination d’Amsterdam, destinataire mijnheer van Smeer. Tout est parfaitement en règle. Des aristos français à bord, des émigrés en route pour l’armée des princes.

— Il n’y aura aucune difficulté ici en Angleterre.

— Et aucune au Croisic, ajouta Martin-Roget. Cet homme ne court aucun risque.

— Le capitaine n’est pas tout à fait de cet avis, répliqua Chauvelin. Les Français n’accueillent pas actuellement à bras ouverts les navires et les équipages hollandais, si je ne me trompe ?

— Sûrement pas. Mais au Croisic, avec le citoyen Adet à bord…

— Je pensais que ce nom ne devait pas être prononcé ici, répliqua Chauvelin d’un ton sec.

— Tu as raison, citoyen, chuchota rapidement l’autre, cela m’a échappé. Il s’était levé d’un bond ; son visage était devenu très pâle. Toute son attitude s’était transformée et l’aisance et l’arrogance avaient fait place à l’inquiétude et à la terreur. Il marcha vers la fenêtre en essayant d’étouffer le bruit de ses pas sur le parquet inégal.

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