‹ Le rire du Mouron RougeChapitre 13 sur 83 · 2.3

2.3

— Redoutes-tu quelque espion, citoyen Roget ? interrogea Chauvelin en haussant les épaules.

— Non. Il n’y a personne à l’exception d’un pauvre type de Chelwood qui m’a amené jusqu’ici. Les habitants de cette maison sont sûrs. Ils ont assez de secrets à garder pour eux-mêmes.

Il était évident qu’il essayait de se rassurer lui-même, mais il restait sur le qui-vive. D’un geste fébrile il poussa les volets et regarda au-dehors dans la nuit.

— Holà ! cria-t-il.

Mais il ne reçut aucune réponse.

— Il a commencé à pleuvoir, reprit-il plus calmement ; je suppose que le bonhomme a trouvé un refuge auprès des chevaux à l’écurie.

— Très probablement, répondit laconiquement Chauvelin.

— Si tu n’as plus rien à me dire, continua Martin-Roget, je crois que je ferais mieux de songer à mon retour. Pluie ou pas pluie, je voudrais être à Bath avant minuit.

— Un bal ou un souper chez une de tes duchesses ? interrogea l’autre en ricanant. Je les connais.

Martin-Roget n’accorda aucune attention à ce sarcasme.

— Comment vont les choses à Nantes ? demanda-t-il.

— Merveilleusement ! Carrier est comme un fauve en liberté. Les prisons débordent. L’excédent des condamnés et des suspects remplit les caves et les entrepôts partout le long des quais. Les prêtres et autres vermines sont gardés sur des bateaux hors d’usage, en amont du fleuve. La guillotine ne chôme pas une seule minute et l’ami Carrier craint seulement qu’elle ne résiste pas à un pareil travail. Aussi a-t-il inventé une nouvelle manière extraordinaire pour se défaire d’un seul coup d’une foule d’indésirables. Tu en as sûrement entendu parler, citoyen ?

— Oui, j’en ai entendu parler, répliqua l’autre brièvement.

— Ça a commencé avec un tas de prêtres réfractaires. Après avoir réquisitionné une vieille gabare, Carrier a demandé à un constructeur de bateaux de pratiquer une demi-douzaine de sabords dans la cale. Le type a hésité, ne sachant pas à quoi cela pouvait servir. Mais Foucaud et Lamberty, des agents du proconsul, tu les connais, lui expliquèrent qu’on craignait un coup de main royaliste et que la gabare, remorquée, allait descendre la Loire jusqu’à un des confluents navigables. Il s’agissait de couler le bateau au milieu de la rivière, pour empêcher le passage des rebelles. Satisfait de cette explication, on mit cinq charpentiers au travail. Tout était prêt vers le milieu du mois dernier. Je connais la femme Pichot qui tient une petite taverne en face de la Sècherie. Elle a vu la gabare remonter le fleuve jusqu’au bateau, où étaient enfermés les vingt-cinq prêtres du diocèse de Nantes depuis plus de deux mois, au milieu des rats et autres créatures aussi nocives qu’eux-mêmes. Un merveilleux clair de lune avait transformé la Loire en un ruban d’argent. Foucaud et Lamberty gênaient les opérations et Carrier leur avait donné des instructions précises, ils attachèrent deux par deux les calotins pour les transférer sur la gabare. Il paraît même que les prêtres étaient fort contents de s’en aller, ils en avaient assez des rats, je suppose. La seule chose qui leur déplaisait était d’être fouillés, car certains avaient réussi à cacher, lors de leur arrestation, des objets en argent, tels que des crucifix, des ornements d’église, etc. Ils n’étaient pas contents de s’en séparer. Mais Foucaud et Lamberty leur enlevèrent tout, sauf les vêtements indispensables, et d’ailleurs là où ils allaient, le minimum pouvait suffire ! Foucaud, cette brute avare et égoïste, s’en est mis plein les poches, paraît-il. Je parie qu’il prendra lui-même un de ces jours le chemin de la Loire.

Chauvelin s’était levé. D’un pas rapide, il se dirigea jusqu’à la table, sur laquelle était posée la chope que la femme avait apportée pour Martin-Roget. Il but d’un trait ce qui restait de bière. Il avait parlé sans s’interrompre d’un ton froid et sans que l’atrocité de son récit ait amené sur son visage la moindre expression d’horreur. Toute urbanité apprise au contact de la Cour avait disparu de son visage, ainsi que toute trace du gentilhomme qu’il avait été, laissant la place au révolutionnaire qu’il était devenu, soit par intérêt, soit par conviction. Le ci-devant marquis de Chauvelin, l’ambassadeur de la République à la cour de St. James était devenu le citoyen Chauvelin, intégré à la canaille qu’il avait choisi de servir. Il était un de ces révolutionnaires assoiffés de sang qui avaient souillé la noble cause de la Liberté et de la Fraternité en l’immolant. Il fit claquer ses lèvres qu’il essuya du revers de sa manche, puis mit les mains dans les poches de son pantalon, un air de sauvage satisfaction sur son pâle visage.

Martin-Roget n’avait fait aucun commentaire à ce récit. Assis près du feu, il avait écouté le « capitaine » avec attention et, maintenant même, il ne montrait pas le moindre signe d’impatience. Immobile, les mains jointes, toute son attitude indiquait un intérêt concentré et presque douloureux.

Au bout d’un moment, Chauvelin reprit son récit.

— J’étais à la taverne de la mère Pichot, cette nuit-là, continua-t-il ; j’ai vu la gabare, tel un cercueil flottant, descendre tout doucement le fleuve, escorté par un petit bateau. Lors de son passage à la Samaritaine, les canons de la batterie fluviale lui ont fait sommation de s’arrêter, car Carrier avait interdit toute navigation en amont et en aval de la Loire jusqu’à nouvel ordre. Foucaud, Lamberty, Fouquet et O’Sullivan, l’armurier, se trouvaient dans la petite embarcation et ils ramèrent jusqu’au ponton. Vailly, le canonnier en chef, leur fit une nouvelle sommation. Mais ils devaient sans doute avoir une autorisation écrite du proconsul, car on leur permit le passage. Malgré les nuages qui couvraient la lune à ce moment-là, Vailly, resté aux aguets, a pu voir la gabare descendre encore plus loin et finalement disparaître de sa vue. Continuant sa route par Chantenay et Trentemoult, la gabare atteignit, juste après Cheviré, le point où la Loire s’étend sur une largeur de près de six cents mètres.

Il s’arrêta de nouveau pour observer avec une joie cruelle son auditeur, qui l’écoutait immobile.

— Et alors ?

La question avait été proférée d’une voix rauque, à demi étouffée et il était impossible de discerner si c’était l’horreur, l’excitation ou simplement la curiosité qui motivaient cette sorte d’aboiement.

Chauvelin partit d’un éclat de rire.

— Alors…, continua-t-il avec nonchalance, moi j’étais trop loin en amont du fleuve pour voir quoi que ce soit et Vailly n’a rien pu voir non plus, mais il a tout entendu ! D’ailleurs d’autres gens, qui se trouvaient sur les berges à cet endroit-là, ont également pu entendre.

— Et qu’ont-ils entendu ? interrompit Martin-Roget.

— D’abord les coups de marteau, quand on ouvrit les sabords pour laisser entrer l’eau, répondit Chauvelin, puis les hurlements de vingt-cinq prêtres en train de se noyer.

— Et il n’y eut aucun rescapé ?

— Pas un seul.

De nouveau Chauvelin riait. Il avait une manière de rire très particulière, ironique et presque sèche, comme si les malheurs des autres le remplissaient de joie. Il n’avait pas été sans remarquer le tressaillement qui avait agité son interlocuteur à son récit, et bien que Martin-Roget craignît de laisser paraître sa répulsion, sachant que seul celui qui sait rester impassible en toutes circonstances peut vaincre tous les obstacles et gravir les échelons du succès, son attitude exprimait maintenant l’indicible horreur qu’il éprouvait devant ce crime épouvantable, si complaisamment relaté.

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