‹ Le rire du Mouron RougeChapitre 14 sur 83 · 2.4

2.4

Un profond silence remplissait maintenant la salle basse, interrompu seulement de temps à autre par le crépitement du bois humide qui flambait dans l’âtre et par le bruit d’un volet mal attaché que le vent rabattait contre la fenêtre, comme poussé par la main invisible d’un fantôme.

Martin-Roget, de plus en plus penché vers le feu qui n’arrivait plus à le réchauffer, se savait observé par son compagnon qui le dominait en ce moment de nouveau. Malgré l’échec, l’humiliation et la disgrâce, ni le cœur, ni la volonté de cet homme n’avaient jamais fléchi. Il était resté aussi fanatique et dépourvu de toute pitié qu’auparavant et tenait pour une trahison envers la Patrie et la République le moindre mouvement de pitié ou d’humanité envers une victime de cette Révolution sanglante qu’il aimait comme son enfant.

Martin-Roget essaya donc de surmonter cette indescriptible horreur qui avait glacé son cœur au récit de ce crime sans nom, perpétré contre des hommes sans défense. Il ne voulait se trahir ni par un geste, ni par une parole. La punition de ces faiseurs de révolution, leur enfer sur la terre, était précisément d’être condamnés à se haïr et à se craindre les uns les autres. Chacun savait que l’autre était toujours aux aguets et prêt à fondre sur lui pour le détruire, comme eux l’avaient fait envers la justice et le bon droit, envers l’innocent comme envers le coupable. Il savait que, tel un fauve, chacun se jetterait sur sa proie quelle qu’elle fût, pour la dévorer, n’épargnant ni le frère, ni l’ami.

Comme beaucoup d’autres, plus forts que lui, Pierre Adet – ou Martin-Roget comme il se nommait maintenant – avait été aspiré dans ce tourbillon de violences et de crimes, auquel il ne pouvait ni ne voulait plus échapper. Il avait trop d’injustices passées à venger, trop d’iniquités à réparer, pour vouloir se retirer au moment où le soulèvement d’un peuple entier avait enfin placé entre ses mains un pouvoir nouveau. Ce sentiment de dégoût qu’il avait ressenti et qui l’avait fait se détourner avec horreur de Chauvelin, n’était que la dernière lueur d’une flamme qui allait s’éteindre, la réminiscence de certaines aspirations de sa jeunesse, de pureté et de douceur, complètement étouffées maintenant par la passion de haine et de vengeance.

Il ne donnerait pas à Chauvelin la satisfaction de le voir tressaillir à nouveau ; il eut honte de sa faiblesse. Il avait délibérément choisi son destin parmi ces hommes et était décidé à ne pas succomber à leurs dénonciations ou à leur jalousie. Il fit donc un grand effort pour se ressaisir, invoquant toutes les images d’un passé d’oppression et de tyrannie qui avaient tué en lui tout sens de pitié. Puis, avec une parfaite indifférence qui ne donnait plus la moindre prise à l’ironie de Chauvelin, il demanda au bout d’un moment :

— Est-ce que le citoyen Carrier a été satisfait de cette entreprise patriotique ?

— Parfaitement ! répondit l’autre. Il n’a d’ordres à recevoir de personne. Il est proconsul, le dictateur virtuel de Nantes et il s’est juré de purger la ville de tout élément nocif jusqu’au dernier. La cargaison de prêtres fut suivie par un lot de voleurs et de coupe-gorge. C’est par là que le patriotisme de Carrier brille dans toute sa splendeur. Ce ne sont pas seulement les prêtres et les aristos qui sont traqués comme tu le vois, mais les autres malfaiteurs sont traités de même.

— Oui, je vois qu’il est tout à fait impartial, remarqua Martin-Roget avec nonchalance.

— Oh ! absolument, rétorqua Chauvelin en s’asseyant de nouveau.

Puis posant ses deux coudes sur la table il regarda Martin-Roget bien en face, en ajoutant lentement :

— Tu n’auras pas à te plaindre du manque de patriotisme de Carrier quand tu lui remettras ton gibier !

Une nouvelle fois Chauvelin eut la satisfaction de voir que sa flèche avait atteint son but. Bien que le visage de Martin-Roget fût dans l’obscurité, il avait pu observer la violente émotion qu’exprimait tout le comportement de ce dernier. Cependant, une fois encore, Martin-Roget réussit à se dominer au point de répondre avec un certain détachement :

— Que veux-tu dire exactement par là, citoyen Chauvelin ?

— Oh ! tu le sais bien, répondit l’autre. Je ne suis pas un imbécile, hein, quoi ? Ou alors la Révolution n’aurait que faire de moi. Si après tous mes échecs elle utilise toujours mes services, c’est parce qu’elle sait qu’on peut compter sur moi. Je sais voir et écouter, citoyen Adet, ou Martin-Roget, comme tu préfères, et je sais également me servir de ma tête. Je sais que un et un font deux. Tout le monde à Nantes se souvient que le vieux meunier Jean Adet fut pendu voici quatre ans, parce que son fils Pierre avait pris part à une rébellion ouverte contre la tyrannie du ci-devant duc de Kernogan et qu’il n’était pas là pour subir sa peine. Je connaissais Jean Adet… et j’étais sur la place du Bouffay, à Nantes, quand il fut pendu…

Mais déjà Martin-Roget s’était levé d’un bond :

— Tais-toi, cria-t-il avec violence, tais-toi donc !

Il arpentait la pièce comme une panthère en cage, grinçant des dents, tandis que ses grandes mains frémissaient comme pour saisir à la gorge un ennemi invisible.

— Tu crois peut-être que j’ai besoin qu’on me rappelle tout cela ? ajouta-t-il d’une voix rauque.

— Non, je ne le pense pas, citoyen, répondit calmement Chauvelin ; je voulais simplement te mettre en garde.

— Me mettre en garde contre quoi ?

Inquiet, nerveux, Martin-Roget s’assit de nouveau. Ses mains tremblaient toujours, tandis qu’il les approchait du feu. Son visage était couleur de plomb, plus son agitation était grande, plus Chauvelin devenait impassible.

— M’avertir de quoi ? reprit-il d’un ton agressif, tout en essayant de retrouver son ancien air de condescendance. Que t’importent mes affaires, qu’en sais-tu ?

— Oh ! rien, rien, citoyen Martin-Roget, répondit Chauvelin sur un ton plaisant, je m’amusais simplement à compter qu’un et un font deux comme je te le disais tout à l’heure. Affréter un bateau de contrebande avec des aristos à bord, ayant pour destination apparente la Hollande, et pour vrai but Le Croisic… Le Croisic est actuellement le port de Nantes, et nous n’amenons pas des aristos à Nantes pour leur être agréables, hein ?

— Et pourquoi donc, citoyen Chauvelin, si tes conjectures sont exactes ? rétorqua Martin-Roget.

— Hem, rien ! répondit l’autre avec indifférence. Seulement fais attention, citoyen… c’est tout.

— Faire attention à quoi ?

— À l’homme qui m’a apporté la ruine et la disgrâce.

— J’ai déjà entendu parler de cette légende, s’écria Martin-Roget avec un haussement d’épaules méprisant ; tu veux dire l’homme que l’on appelle le Mouron Rouge ?

— Oui, précisément…

— Et qu’ai-je à voir avec lui ?

— Je ne sais pas. Mais n’oublie pas que, par deux fois déjà, j’étais sur ses traces, ici, en Angleterre, sur le point de me saisir de lui, certain de ma victoire, et qu’à chaque fois il m’a échappé en me couvrant de honte et de ridicule. Je suis un homme marqué maintenant et bientôt la guillotine me réclamera. Tes affaires ne me concernent pas, citoyen, mais je me réserve le Mouron Rouge pour ma part. Je ne permettrai pas que des maladresses, commises par toi, le fassent triompher de nous une fois de plus.

Martin-Roget jura avec violence :

— Par le diable et toute sa clique, dispense-toi de mêler tes affaires aux miennes, cria-t-il passionnément. Assez ! Je n’ai rien à voir avec ton satané Mouron Rouge. Mes affaires sont avec…

— Le duc de Kernogan et sa fille ! interrompit Chauvelin. Je ne le sais que trop. Tu veux te venger de l’assassinat de ton père, ça, je le sais également. Tout cela est ton affaire. Mais méfie-toi. Tout d’abord, le secret de ton identité est absolument essentiel à la réussite de ton projet, n’est-ce pas ?

— Naturellement. Mais…

— Mais néanmoins ton identité est connue de l’ennemi le plus acharné et le plus malin de la République.

— Impossible ! affirma Martin-Roget rageusement.

— Et le duc de Kernogan… ?

— Bah ! Il n’a jamais eu l’ombre d’un soupçon. Crois-tu qu’un seigneur, tout-puissant comme il l’était, a jamais regardé assez un pauvre paysan pour le reconnaître quatre ans plus tard ? Je suis venu dans ce pays comme un émigré, en fraude sur un bateau de contrebande comme de la marchandise illégale. J’ai des papiers qui prouvent que je me nomme Martin-Roget, banquier à Brest. Le vénérable archevêque de Brest, dénoncé au Comité de salut public comme traître à la République, a reçu sa liberté et un sauf-conduit pour l’Espagne à condition que moi, Martin-Roget, j’obtienne des lettres d’introduction auprès de différents émigrés de la noblesse en Hollande et en Angleterre. J’ai été présenté à Son Altesse Royale et à l’élite de la société anglaise de Bath. Je suis un ami du duc de Kernogan et maintenant le prétendant agréé à la main de sa fille.

— Sa fille ! interrompit Chauvelin avec sarcasme, tandis que ses yeux étincelaient.

Martin-Roget ne répondit pas immédiatement. Mais un flot de sang envahit son front, laissant ses joues livides.

— Et la fille non plus ne t’a pas reconnu ? reprit Chauvelin.

— Yvonne de Kernogan n’a jamais vu le visage de Pierre Adet, le fils du meunier, répondit-il sèchement. Elle est maintenant fiancée à Martin-Roget, le banquier millionnaire de Brest. Ce soir, je vais persuader le duc d’autoriser que le mariage ait lieu dans une semaine. J’invoquerai des affaires pressantes en Hollande et mon désir de m’y rendre accompagné de ma femme. Le duc acceptera sans même consulter sa fille. Le lendemain de mon mariage, je serai à bord du Hollandia en compagnie de ma femme et de mon beau-père, nous dirigeant vers Nantes où Carrier s’occupera d’eux.

— Es-tu tout à fait sûr que ton projet n’est connu de personne et qu’actuellement personne ne soupçonne que Pierre Adet et Martin-Roget ne sont qu’un seul et même individu ?

— Tout à fait certain, répondit Martin-Roget avec assurance.

— C’est parfait alors, répliqua lentement Chauvelin, mais laisse-moi te dire ceci : aussi vrai que j’existe, je suis convaincu malgré tout ce que tu me dis qu’il y a actuellement à Bath un certain gentilhomme qui connaîtra, s’il ne la connaît déjà, ta véritable identité, un gentilhomme bien connu de toi, de moi, comme de toute la France et qui n’est autre que le Mouron Rouge.

Martin-Roget haussa les épaules, en éclatant de rire.

— C’est tout à fait impossible ! s’écria-t-il. Pierre Adet n’existe plus… Il n’a d’ailleurs jamais beaucoup existé. En tout cas il a cessé d’être un certain soir d’orage de septembre 1789. À moins que ton ennemi préféré ne soit sorcier, il ne peut le savoir.

— Il n’y a rien que ne puisse découvrir mon ennemi préféré, comme tu l’appelles. Méfie-toi de lui, citoyen, méfie-toi !

— Comment le puis-je ? interrogea l’autre en se moquant, puisque je ne le connais pas.

— Si tu le connaissais, cela ne t’aiderait guère, répliqua Chauvelin. Mais méfie-toi de chaque inconnu que tu rencontres, n’aie confiance en personne et surtout ne suis personne. Il est là où tu l’attends le moins et sous un déguisement que nul ne peut prévoir.

— Alors, dis-moi qui il est, puisque tu le connais, afin que je puisse m’en garder efficacement.

— Non, je ne te le dirai pas, reprit Chauvelin en réfléchissant. Dans ton cas, il serait très dangereux de le connaître.

— Dangereux pourquoi ? pour qui ?

— Mais pour toi, vraisemblablement. Pour moi et la République sans aucun doute. Non, je ne te dirai pas qui est le Mouron Rouge. Écoute-moi, citoyen, suis mon avis, ajouta-t-il d’un ton emphatique, retourne à Paris ou à Nantes et tâche de servir ton pays, plutôt que de passer la tête dans un nœud coulant en te mêlant d’affaires ici en Angleterre pour assouvir ta vengeance.

— Ma vengeance ! s’exclama Martin-Roget dans un cri sauvage.

Il semblait vouloir ajouter quelque chose de plus, mais les mots s’étouffèrent dans sa gorge. Le sang quitta de nouveau son front et son visage entier redevint d’une pâleur cadavérique. Il saisit une bûche qu’il lança violemment dans le foyer, avec un geste de défi.

Une pendule quelque part sonna neuf heures.

Martin-Roget attendit que le dernier écho de la sonnerie se fût éteint, puis il reprit d’une voix calme :

— Renoncer à mes projets de vengeance ! Peux-tu même t’imaginer, citoyen Chauvelin, ce que cela représenterait pour un homme comme moi, de renoncer à ce pour quoi j’ai vécu, ce vers quoi tous mes efforts ont tendu ces quatre dernières années ? Pense au pauvre type que j’étais le jour où, par un concours de circonstances, notre expédition projetée contre le château de Kernogan a tourné en désastre pour nous et en triomphe pour le duc. J’ai été renversé et presque broyé par les roues du carrosse de Mlle de Kernogan. J’ai réussi néanmoins à ramper dans la boue, la pluie et le froid malgré mes blessures, saignant et à demi mort et à me traîner jusqu’au presbytère de Vertou, où le curé, au péril de sa vie, m’a recueilli, caché et soigné pendant deux jours, me permettant ainsi de reprendre quelques forces pour continuer plus loin. Ni le curé, ni moi ne savions alors la diabolique vengeance que le duc projetait contre mon pauvre père, dans le cas où l’on ne me retrouverait pas. La nouvelle ne m’en est parvenue que lorsque tout était fini et que j’avais atteint Paris, grâce aux quelques sous que m’avait donnés le brave curé et à ceux que j’avais pu péniblement récolter en travaillant tout le long de la route. Dans ce temps je n’étais encore qu’un pauvre diable ignare, un ancien serf du seigneur de Kernogan, son esclave, à peine un peu plus que son bétail. Quand j’ai appris que mon père avait été lâchement assassiné, pendu pour un crime que j’étais supposé avoir commis et pour lequel je n’avais même pas été jugé, un grand changement s’opéra en moi. Pendant quatre ans j’ai végété dans une mansarde, travaillant comme un galérien, avec mes bras durant le jour, avec mes livres pendant la nuit. J’ai absorbé des livres de philosophie et de science et je suis devenu maintenant un homme cultivé. Je peux discuter, me mesurer avec n’importe lequel de ces maudits aristocrates qui défient de leurs caprices et de leurs manières affectées, les démocraties de deux continents. Je parle l’anglais presque comme un Anglais et également le danois et l’allemand. Je peux citer les poètes anglais et critiquer Voltaire. Ne suis-je pas un aristo ? Pour cela, j’ai travaillé jour et nuit, citoyen Chauvelin. Ah ! ces nuits, comme j’ai peiné pour devenir ce que je suis ! Et tout cela pour atteindre un seul but, sans quoi mon existence n’aurait pas été supportable. Ce but m’a guidé, m’a soutenu et m’a aidé à travailler. Être quitte un jour avec le duc de Kernogan et sa fille ! Devenir leur maître, les tenir à ma merci, les anéantir ou leur pardonner à mon gré, être l’arbitre de leur destin ! J’ai trimé pendant quatre années, maintenant mon but est en vue et tu me parles de renoncer à mes projets de vengeance ! Crois-moi, citoyen Chauvelin, conclut-il, il me serait plus facile et moins douloureux de tenir ma main au-dessus de cette flamme jusqu’à ce qu’elle soit réduite en cendres, plutôt que de renoncer à l’espoir de cette vengeance qui m’a dévoré jusqu’à l’âme.

Il avait parlé longuement et d’une voix contenue sans jamais élever le ton ni faire de gestes, d’une manière uniforme, comme quelqu’un qui récite une leçon ; il était demeuré assis devant l’âtre, les coudes sur les genoux, la tête dans les mains, les yeux fixés sur la flamme.

De son côté, Chauvelin l’avait écouté sans mot dire. Le mépris, le ressentiment, l’envie mal dissimulée de l’homme déchu envers le parvenu qui avait réussi avaient disparu de son expression. L’histoire de Martin-Roget, simplement racontée avec tout ce qu’elle contenait de sentiments intenses, avait fait vibrer en son cœur atrophié la corde de la sympathie. Il comprenait – oh ! combien – cette haine passionnée, ce désir effréné d’exiger œil pour œil, dent pour dent. Sa propre vie n’était-elle pas aussi remplie d’une semblable soif de vengeance envers cet homme tant détesté, ce Mouron Rouge qui l’avait si souvent et si cruellement dupé ?

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