‹ Le rire du Mouron RougeChapitre 16 sur 83 · 2.6

2.6

Dehors, sous le porche, il retrouva la femme penchée sur l’homme étendu et qui paraissait dormir.

— Il dort profondément, m’sieu, dit-elle.

— Comment, il dort ? s’écria rudement Martin-Roget ; nous aurons vite fait de le réveiller.

Et, en disant ces mots, il allongea un violent coup de botte à son guide qui poussa un gémissement, s’étira et se mit à se frotter les yeux. La lumière vacillante de la lanterne lui révéla le visage furieux de son maître.

— Debout ! cria brutalement Martin-Roget en le secouant par les épaules. Amène les chevaux et ne me fais pas attendre. Sinon, il pourrait t’en cuire.

— Bien, m’sieu, bien, murmura placidement le bonhomme en se dégageant de cette étreinte peu cordiale et en s’éloignant d’un pas mesuré.

— Vous n’avez donc personne ici pour aider ce vaurien à seller ces sacrés chevaux ? demanda Martin-Roget avec impatience. Il sait à peine distinguer la queue d’un cheval de sa tête.

— Non, m’sieu, je n’ai personne ce soir, répondit la femme. Mon mari et mon fils sont partis pour Watchet aider au déchargement des cargos et ils ne seront pas de retour avant minuit. Mais, ajouta-t-elle, je sais seller un cheval si vous le désirez.

À ce moment, ils furent interrompus par des exclamations, où la surprise se mêlait à la consternation, venant des écuries.

— Holà ! À moi !… Mille dieux !

— Que diable se passe-t-il ? cria Martin-Roget.

— Les chevaux !

— Quoi, les chevaux ?

Ne recevant pas de réponse, Martin-Roget se fit indiquer par la femme le chemin des écuries, vers lesquelles il se précipita en jurant. Il se heurta contre son guide qui poussa de nouvelles exclamations, plus affolées encore que les premières.

— Ils sont partis ! cria-t-il avec agitation.

— Qui est parti ? interrogea le Français.

— Les chevaux !

— Les chevaux ? Que diable veux-tu dire ?

— Oui, ils sont partis, m’sieu ; il n’y avait pas de porte à l’écurie.

— Crétin ! hurla Martin-Roget qui venait enfin de comprendre. Les chevaux ne sortent pas comme cela de l’écurie. Si tu les avais convenablement attachés…

— Je ne les avais pas attachés, protesta l’homme, je ne savais pas comment m’y prendre et personne n’était là pour m’aider. J’pensais qu’ils resteraient tranquilles.

— Eh bien ! puisqu’ils sont partis, tu n’as plus qu’à aller les chercher, cria Martin-Roget sur le point de perdre tout contrôle de lui-même et prêt à cravacher l’homme.

— Les ramener, m’sieu ? pleurnicha l’autre. Comment voulez-vous que je les retrouve dans cette obscurité ? Et même si je les trouve, comment les attraper ? Le sauriez-vous, m’sieu ? ajouta-t-il avec impertinence.

— Je saurai comment t’arranger, maudit imbécile, grommela Martin-Roget, si je dois passer la nuit dans ce trou !

Il se dirigea dans l’obscurité vers une petite lumière, indiquant une sorte de grange qui servait probablement d’écurie. Il trébucha contre le pavé inégal de la cour et toutes les ordures qui s’y trouvaient entassées. Il faisait si noir qu’on ne voyait pas à un mètre devant soi. La femme le suivait, essayant de le calmer en lui offrant de passer la nuit dans la salle de l’auberge, car, disait-elle, elle ne disposait, hélas ! d’aucun lit. Derrière eux, le guide fermait la marche en marmonnant.

— Vous êtes un négligent, l’homme, l’admonestait la femme ; je vous ai donné une lanterne et tout ce qu’il faut pour vous occuper des chevaux convenablement.

— Mais vous ne m’avez pas prêté la main pour les attacher à l’intérieur et vous ne leur avez pas donné à manger. Au diable les chevaux, je les déteste !

— Comment ! vous ne leur avez pas donné la nourriture que je vous ai apportée pour eux ? s’exclama la femme.

— Non pas. Pensez-vous que j’allais rentrer là pour recevoir des coups de pied ?

— J’comprends. Les pauvres bêtes, conclut la femme, elles ont eu faim et sont allées par là où se trouve le foin. Vous ne les retrouverez jamais dans ce brouillard, c’est moi qui vous le dis.

Il n’y avait en effet aucun doute là-dessus. Les chevaux avaient dû quitter l’écurie à la recherche de foin, guidés par leur instinct. Pas le moindre bruit en tout cas ne signalait leur présence dans les alentours.

— On les retrouvera bien demain matin, dit la femme avec son flegme exaspérant.

— Demain matin ! s’écria Martin-Roget, ivre de rage, et que diable vais-je faire entre-temps ?

La femme lui réitéra l’offre de l’installer pour la nuit dans la salle, près du feu.

— Vous ne gênerez personne, m’sieu, ajouta-t-elle, il y a des Français comme vous parmi les gens qui sont là et je leur dirai que vous n’êtes pas venu pour les espionner.

— Il n’y a pas plus de cinq milles d’ici à Chelwood, interrompit doucement le guide ; vous trouverez peut-être un meilleur logement là-bas.

— Une trotte de cinq milles, grommela Martin-Roget dont la colère paraissait être tombée devant cette situation sans issue, et de plus dans la nuit, le brouillard et la boue !

Et se tournant vers la femme il ajouta :

— Il y a une pièce d’or pour vous si vous me dégotez un bon lit pour la nuit.

La femme hésita quelques secondes.

— Hem ! Un souverain est bien tentant, m’sieu, dit-elle enfin ; je vous donnerai le lit de mon fils. Je sais qu’il aimera mieux l’argent que son lit, malgré sa fatigue. Puis se tournant vers la maison :

— Par ici, m’sieu, ajouta-t-elle ; attention à la barrière devant vous.

— Et moi, où est-ce que je vas dormir ? leur cria l’homme de Chelwood, tandis qu’ils s’éloignaient.

— Je m’en occuperai, m’sieu, dit la femme à Martin-Roget. Si vous me donnez un shilling, je vais l’installer et lui servirai une collation demain matin.

— Je ne donnerai pas un centime pour cet imbécile, s’écria sur un ton furieux Martin-Roget, il n’a qu’à se débrouiller tout seul.

Il avait atteint la porte et, sans ajouter un mot de plus, ni se soucier des protestations du malheureux guide qu’il abandonnait ainsi sans gîte, il l’ouvrit et entra dans la maison.

Avant d’entrer à son tour, la femme se retourna vers le bonhomme et lui cria :

— Vous pourrez dormir dans un coin à l’abri et demain matin il y aura toujours un plat de porridge pour vous.

— Pensez-vous que j’vas rester, grogna furieusement l’homme dans l’obscurité, pour ramener à Chelwood ce maudit mangeur de grenouilles ? Pas de danger ! Cinq milles ne me font pas peur et il peut garder le misérable shilling qu’il m’aurait donné pour ma peine. Il retrouvera bien tout seul ses chevaux et il retournera à Chelwood comme il voudra. Je m’en vas. Vous pouvez le lui dire de ma part. J’suis sûr que ça le fera mieux dormir.

La femme n’avait visiblement aucune envie de discuter avec lui. Elle pensa avoir fait de son mieux, aussi bien pour le maître que pour son guide et s’ils préféraient se disputer, c’était leur affaire et non la sienne.

Elle entra à son tour dans l’auberge et referma soigneusement la porte qu’elle verrouilla. Martin-Roget l’attendait dans le corridor et elle le conduisit à une petite chambre située à l’étage au-dessus.

— La chambre de mon fils, m’sieu, dit-elle en ouvrant une porte ; j’espère que vous y serez bien.

— Merci, ça ira, répondit Martin-Roget. Et il ajouta après une pause :

— Est-ce que le « capitaine » passe la nuit ici ?

— Oui, mais en bas dans la salle, m’sieu, répondit-elle. Je n’ai pas pu lui trouver un lit. Il repartira avec la carriole un peu avant l’aube. Dois-je lui dire que vous êtes ici ?

— Non, non ! répliqua vivement Martin-Roget, ne lui dites rien. Je ne désire pas le revoir et je pense qu’il sera déjà parti à mon réveil.

— Pour sûr, m’sieu. Bonne nuit.

— Bonne nuit, et veillez à ce que ce vaurien me ramène les chevaux pour demain matin. Il faudra que je me mette en route pour Chelwood le plus tôt possible.

— Oui, oui, m’sieu, acquiesça la femme.

Elle jugea préférable de ne pas indisposer de nouveau son client en lui apprenant que son guide avait décampé, pensant qu’il serait toujours temps de le lui dire le lendemain.

« Mon John pourra toujours l’accompagner », pensa-t-elle après avoir fermé la porte et en descendant lentement l’escalier de bois qui grinçait.

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