‹ Le rire du Mouron RougeChapitre 18 sur 83 · 3.2

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Il n’était pas fréquent que Son Altesse honorât Bath de sa présence. Aussi cette occasion fut un prétexte à des fêtes particulièrement brillantes. Malgré la déclaration de guerre, les modes de cette année 1793 avaient transpiré de Paris jusqu’en Angleterre, les couturières de Londres s’étaient mises à la page et bien que la plupart des douairières guindées gardassent obstinément leurs anciennes jupes à paniers, les corsages très ajustés et les coiffures monumentales, les jeunes femmes à la mode se faisaient partout remarquer dans de nouvelles toilettes flottantes, tombant gracieusement comme des tuniques grecques, avec leurs draperies en gorge de pigeon et leur taille haute.

Sa Grâce la duchesse de Flintshire était ravissante avec ses cheveux blonds et bouclés sans la moindre trace de poudre, et la taille de Lady Betty Draitune avait l’air d’être placée sous ses bras. Naturellement Lady Blakeney portait une robe à la toute dernière mode faite de soie rayée, de dentelle et d’une mousseline quasiment impalpable, et il serait difficile d’énumérer toutes les charmantes débutantes et jeunes femmes qui voltigeaient à travers les salons ce soir-là.

Mêlés à cette foule bigarrée aussi haute en couleurs qu’un essaim de papillons, on pouvait apercevoir, vêtus sobrement de noir ou de gris ; les émigrés de France, ces hommes et ces femmes jeunes ou vieux, appartenant aux meilleures familles de la noblesse et échappés de justesse au couperet de la guillotine, ne sauvant guère plus que leur vie. Sobres également de paroles et graves dans leur comportement, ils portaient sur leurs visages les traces des horreurs auxquelles ils avaient assisté. Le refuge que l’hospitalière Angleterre leur avait offert n’avait pas réussi encore à effacer de leurs cœurs cette sensation de tristesse et de terreur.

Beaucoup d’entre eux s’étaient fixés à Bath à cause du climat tempéré de cette région, plus clément que les brouillards de Londres.

Reçus à bras ouverts par la haute société anglaise, ces émigrés s’étaient petit à petit laissés entraîner à participer à la vie mondaine de cette joyeuse petite ville. La comtesse de Tournay et sa fille, ainsi que Lady Ffoulkes, la charmante épouse de Sir Andrew, étaient venues ce soir au bal. Il y avait également monsieur Déroulède et sa ravissante femme Juliette, dont les grands yeux exprimaient toute l’angoisse de quelqu’un qui a vu la mort de près, le duc de Kernogan et son exquise fille dont le visage contrastait étrangement avec son air grave, et bien d’autres encore. Mais chacun avait pu remarquer que, contrairement à son habitude, M. Martin-Roget n’était pas aux côtés de Mlle de Kernogan et que le duc avait l’air d’observer sa fille encore plus sévèrement qu’à l’ordinaire. Cependant il avait paru se dérider en apprenant que Lord Anthony Dewhurst n’était pas là. Cette observation avait fait sourire et chuchoter les initiés, car M. le duc ne cachait pas sa préférence pour son compatriote sur Lord Tony, comme prétendant à la main de sa fille, ce qui paraissait incompréhensible à tout le monde.

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