3.4
Très certainement le Français n’aurait pas manqué d’intervenir en voyant Lord Tony emmener, en présence de cette brillante assemblée, Mlle de Kernogan dans un lieu écarté.
Certes, Lord Tony n’était pas un beau parleur. Il avait cette réserve timide si caractéristique de tout aristocrate anglais et qui le rendait muet, particulièrement dans les occasions où il aurait dû être éloquent. Ce n’est que par un geste et une légère pression de sa main sur son bras, qu’il avait invité Yvonne de Kernogan à s’asseoir à ses côtés sur un divan. Elle demeura quelques instants grave et silencieuse ; seul son regard timide, filtrant à travers ses longs cils, se posait de temps à autre sur le beau visage expressif de son jeune adorateur.
Il brûlait de lui poser une question, mais sa langue paralysée par l’émotion lui refusait tout service. Elle savait trop quelle était la question qu’il désirait lui poser pour l’aider, mais un pétillement dans ses yeux et un léger sourire autour des lèvres animaient son visage habituellement triste.
— Mademoiselle, réussit-il enfin à balbutier, mademoiselle Yvonne, avez-vous vu Lady Blakeney ?
— Oui, je l’ai vue, répondit-elle d’un ton réservé.
— Et… elle vous a parlé ?
— Lady Blakeney m’a parlé de beaucoup de choses.
— Vous a-t-elle dit… que… au nom du Ciel, mademoiselle Yvonne, aidez-moi, s’écria-t-il désespéré, il est cruel de votre part de me taquiner. Ne voyez-vous pas que je meurs d’inquiétude ?
Yvonne de Kernogan le regarda et ses yeux sombres et brillants exprimaient une grande tendresse.
— Non, milord, dit-elle avec gravité, loin de moi toute idée de vous taquiner. Mais tout ce que Lady Blakeney m’a conseillé d’entreprendre est une chose très sérieuse et je n’ai pas encore eu le temps d’y réfléchir.
— Le temps manque pour la réflexion, mademoiselle, dit-il avec impétuosité. Si vous consentez… Mais vous consentirez, n’est-ce pas ?
Elle ne répondit pas immédiatement, mais rapprocha doucement sa petite main de celle de Lord Tony. Il la saisit, agité d’un frémissement de bonheur et la porta lentement à ses lèvres.
— Je vous donne ma parole, Yvonne, dit-il avec ferveur, que vous n’aurez jamais lieu de regretter de m’avoir donné votre confiance.
— Je le sais, milord, répondit-elle à voix basse.
Ils étaient ainsi que deux colombes isolées dans leur nid, indifférents à cette brillante assemblée qui n’avait aucune place dans leur bonheur. La musique de l’orchestre elle-même semblait leur parvenir d’un autre monde. Seuls existaient leur amour, leur joie d’être ensemble.
— Dites-moi, reprit-elle après un moment, comment tout cela est arrivé. Tout est si subit, si merveilleusement soudain, je m’y attendais naturellement… mais pour un peu plus tard… en tout cas pas pour ce soir. Racontez-moi exactement comme tout cela s’est passé.
Elle parlait très bien l’anglais avec tout juste un léger accent charmant, que Lord Tony considérait comme le plus adorable qu’il eût jamais entendu.
— Voyez-vous, mon cher cœur, répondit-il d’une voix empreinte de la plus vive émotion, il y a un homme qui n’est pas seulement l’ami que j’aime le mieux au monde, mais également celui en qui j’ai une absolue confiance, bien plus qu’en moi-même. Il y a deux heures il m’a envoyé chercher pour me dire qu’un grave danger vous menaçait, menaçait notre amour, et il m’a prié d’insister pour que vous consentiez à un mariage secret, tout de suite… ce soir même.
— Et vous pensez que votre ami… savait ?
— Je suis sûr, reprit-il avec gravité, qu’il doit savoir, sinon il ne m’aurait pas parlé comme il l’a fait. Il sait que ma vie entière est entre vos charmantes mains et il sait que notre bonheur est menacé par cet homme, Martin-Roget. Je n’ai su deviner comment il a pu obtenir ces informations. Il n’avait pas eu le temps ou l’intention de me le dire. J’ai couru pour prendre toutes les dispositions nécessaires concernant notre mariage ce soir et j’ai prié Dieu avec ferveur que vous, mon cher amour, vous vouliez bien y consentir.
— Comment puis-je refuser ce que Lady Blakeney me conseille de faire ? Elle est mon amie la plus chère ; elle et votre ami devraient faire connaissance. Ne me direz-vous pas enfin qui c’est ?
— Je vous le présenterai aussitôt que nous serons mariés, dit-il avec un curieux embarras.
Puis, brusquement, il s’exclama avec un enthousiasme juvénile :
— Je ne peux toujours pas le croire ! Croire que tout cela est vrai ! la chose la plus extraordinaire…
— Quoi, milord ? demanda-t-elle.
— Mais que vous puissiez m’aimer. Car naturellement vous devez tenir à moi, sinon vous ne seriez pas assise ici avec moi… Vous n’auriez pas accepté, n’est-ce pas ?
— Vous savez bien que je vous aime, milord, dit-elle de son ton habituellement grave. Comment cela serait-il possible autrement ?
— Parce que je suis si bête, dit Lord Tony avec une naïveté désarmante. Voyez, même maintenant, mon cœur déborde de tout ce que j’ai à vous dire et je ne peux pas trouver de mots pour l’exprimer. Je dis tant de bêtises, n’est-ce pas, et vous devez me mépriser.
De nouveau le malicieux petit sourire égaya pour un instant le visage d’Yvonne. Elle ne répliqua rien, mais ses doigts délicats surent exprimer mille choses en pressant la main de Lord Tony.
— Vous n’avez pas peur ? demanda-t-il soudainement.
— Peur de quoi ?
— De la décision que vous avez prise ?
— L’aurais-je prise, répliqua doucement Yvonne, si j’avais eu la moindre appréhension ?
— Ah ! si vous en aviez éprouvé… Mais sachez bien une chose…, ajouta-t-il avec émotion, maintenant que je réalise à peine encore ce que cela veut dire de vous savoir à moi… et ce que cela représenterait, que Dieu m’assiste… si je devais vous perdre, mais… même maintenant j’aimerais mieux renoncer à tout, à la vie s’il le faut, que de penser que vous puissiez éprouver le moindre doute ou la plus légère inquiétude de tout cela.
Elle souriait de nouveau, en regardant tendrement son visage tendu.
— Le seul malheur qui puisse désormais me frapper serait d’être séparée de vous, dit-elle solennellement.
— Que Dieu vous bénisse pour ce que vous venez de dire, ma chérie ! Que Dieu vous bénisse ! Mais détournez de moi vos yeux tant aimés ou je deviendrai fou de joie. Vous savez que cela peut arriver et je sens que dans une minute je vais me lever et crier à tue-tête à toute l’assemblée que la plus belle fille du monde consent à devenir ma femme dans quelques heures !
— Elle ne le deviendrait certainement pas si vous le faisiez, milord, car mon père vous entendrait et il mettrait fin à notre merveilleuse aventure.
— Ce sera une merveilleuse aventure, n’est-ce pas ? soupira-t-il.
— Si belle, mon cher lord, reprit-elle, si parfaite en vérité que j’ai toujours peur que quelque chose ne vienne l’interrompre.
— Rien ne peut arriver, dit Lord Tony, et il ajouta pour la rassurer : M. Martin-Roget n’est pas là et Son Altesse retient toujours votre père auprès d’Elle, afin qu’il ne puisse pas nous surprendre.
— Votre ami doit être très habile pour pouvoir manœuvrer tant de gens en notre faveur.
— Minuit a sonné depuis déjà longtemps, ma bien-aimée, interrompit-il avec un certain manque d’à-propos.
— Oui, je le sais. J’ai surveillé l’heure et tous mes plans sont faits. Je rentre souvent d’un bal ou d’une soirée avec Lady Ffoulkes. Mon père est d’habitude d’accord et ce soir il le sera doublement à la pensée que je serai ainsi soustraite à votre compagnie. Lady Blakeney a mis Lady Ffoulkes au courant et celle-ci sera prête à me ramener dans un petit moment. Je changerai de robe et je me reposerai un instant en attendant l’heure merveilleuse. Elle m’accompagnera à l’église et puis… et puis… Oh ! mon cher milord, ajouta-t-elle avec un profond soupir tandis que son visage s’illuminait de bonheur, ainsi que vous l’avez dit, notre belle aventure est la chose la plus extraordinaire au monde.
— Le pasteur nous attend pour six heures et demie, ma chérie. Il ne pouvait pas nous recevoir avant. Aussitôt après, nous irons à l’église où M. le curé nous unira selon les rites de votre religion. Après ces deux cérémonies nous serons vraiment bien mariés ! Et rien ne pourra jamais plus nous séparer, n’est-ce pas, mon cher cœur ? interrogea-t-il, tandis qu’une vive anxiété paraissait sur son jeune visage.
— Rien ! répondit-elle.
Puis elle ajouta avec attendrissement :
— Pauvre père !
— Il sera à peine un peu malheureux, ma chérie. Je ne puis croire qu’il désire vraiment que vous épousiez ce Martin-Roget, c’est simplement de l’obstination de sa part. Il ne peut rien me reprocher, sauf peut-être que je ne suis pas un homme habile et que je n’accomplirai jamais rien d’important dans l’existence en dehors de mon grand amour pour vous, Yvonne. Vous aimer de tout mon cœur sera la principale occupation de ma vie, ajouta-t-il avec un enthousiasme enfantin, et je le ferai mieux que personne au monde. Ainsi votre père, je l’espère, me pardonnera de vous avoir volée à lui quand il verra combien vous êtes heureuse et que vous avez tout ce que vous pouvez désirer… et… et…
Son éloquence lui fit de nouveau défaut, il sentait que ses paroles n’étaient pas à la hauteur de tout ce qu’il voulait exprimer. Il rougit fortement, et d’un geste embarrassé il passa sa belle main dans sa chevelure châtain.
— Je suis fort peu de chose, soupira-t-il, et vous êtes aussi loin au-dessus de moi qu’une étoile. Vous êtes si merveilleuse, si intelligente, si accomplie à côté de moi… Mais j’ai de hautes relations, des amis influents et de l’argent… et Sir Percy Blakeney, qui est le meilleur et le plus parfait gentilhomme d’Angleterre, m’appelle son ami.
Elle sourit de son empressement, elle l’aimait pour sa timidité, sa difficulté à s’exprimer et son cœur, qui débordait des sentiments les plus nobles et les plus exquis, bien difficilement traduisibles par de simples mots.
— Avez-vous jamais rencontré un homme plus extraordinaire que Sir Percy ? s’exclama-t-il avec ferveur.
Devant l’enthousiasme de Lord Tony pour son ami, Yvonne de Kernogan dut sourire une fois de plus. Le souvenir qu’elle gardait de Sir Percy Blakeney évoquait un homme du monde fort élégant, dont la principale occupation consistait à s’occuper de ses vêtements et d’en parler, à faire montre de bel esprit afin d’amuser son royal ami et les dames de son entourage ; un homme ayant une grande fortune, de vastes propriétés, prêt à tout dépenser dans la poursuite de ses plaisirs. Elle l’aimait bien, mais elle ne pouvait comprendre l’adoration de la charmante et intelligente Marguerite Blakeney pour son mari superficiel, ni la profonde admiration que lui portaient ouvertement des hommes aussi fins que Sir Andrew Ffoulkes, Lord Hastings et bien d’autres encore. Elle eût été heureuse de voir son cher fiancé choisir un ami plus grave, plus réfléchi et plus intellectuel. Mais elle l’appréciait beaucoup pour sa fidélité et sa loyauté envers ses amis, pour toutes ses qualités qui, en vérité, en faisaient un être très attachant. De plus elle mettait beaucoup d’espoirs dans cet autre ami, dont la personnalité l’intriguait énormément.
— Je suis encore plus attirée par votre ami mystérieux, dit-elle, que par Sir Percy. Mais j’avoue qu’il est la bonté même et Lady Blakeney est un ange. Je suis heureuse de penser que c’est dans leur maison que nous passerons les plus beaux jours de ma vie, notre lune de miel.
— Blakeney m’a prêté Combwich Hall pour aussi longtemps que nous voudrons y rester. Nous irons là-bas aussitôt après la cérémonie, ma chérie, puis nous enverrons un messager à votre père pour lui demander son pardon et sa bénédiction.
— Pauvre père, soupira Yvonne de nouveau.
Mais à coup sûr, sa pitié pour son père, dont elle avait choisi de tromper la confiance, ne pesait pas lourd dans la balance de son bonheur. Sa petite main, tel un oiseau confiant, chercha un refuge dans la main rassurante et solide de Lord Tony.