3.5
À la table de Son Altesse, dans la salle de jeux, Sir Percy tenait la banque et la chance semblait le fuir. Les dames, qui bavardaient autour des différentes tables, dérangeaient les joueurs, mais rien ne paraissait être pris au sérieux ce soir-là, pas même les caprices du hasard.
Son Altesse gagnait sans arrêt, ce qui la mettait dans une humeur excellente. La duchesse de Flintshire avait posé sur l’épaule de Sir Percy Blakeney sa petite main parfumée et couverte de bijoux et, d’une voix flûtée comme celle d’un canari, elle jacassait sans tarir. Sir Percy affirmait avec galanterie que sa beauté avait rendu jalouse dame Fortune et que c’est pour cela qu’elle l’avait abandonnée ce soir.
— Vous ne nous avez toujours pas raconté, Sir Percy, dit-elle en plaisantant, pourquoi vous êtes arrivé si tard au bal.
— Hélas ! madame, soupira-t-il, ce fut la faute de ma cravate.
— De votre cravate ?
— En effet ! Car j’ai dû passer ma journée entière pour mettre au point une nouvelle façon de la nouer, et Lady Blakeney vous affirmera que j’y ai apporté tous mes efforts. N’étais-je pas occupé toute la journée, ma chère ? ajouta-t-il en se tournant vers Marguerite qui se tenait juste derrière la chaise de Son Altesse et dont les yeux pleins de gaieté se fixaient sur son mari avec l’expression d’un amour intense.
— Vous avez en tout cas passé des heures devant votre miroir, dit-elle, avec deux valets pour vous aider et en présence de Lord Tony qui vous observait avec intérêt.
— Vous voyez, dit-il d’un ton triomphant, le témoignage de mon épouse me justifie pleinement. Maintenant écoutons ce que Tony a à dire sur la chose.
« Tony ! Où est Tony ? ajouta-t-il, tandis que de ses yeux gris il parcourait paresseusement la foule brillante. Mais où diable es-tu ?
Il ne reçut pas de réponse, et quand le regard amusé de Sir Percy rencontra celui du duc de Kernogan qui, tout vêtu de noir, contrastait curieusement avec cette assemblée multicolore, il y remarqua le profond mépris que le noble émigré ressentait à l’égard du parfait dandy britannique qu’il incarnait.
— Mille excuses, monsieur le duc, continua Blakeney, en regardant Kernogan sans se départir de son inaltérable bonne humeur. Je n’avais par remarqué que mademoiselle Yvonne n’était pas près de vous, sans cela je n’aurais pas demandé après mon ami Tony avec tant d’insistance.
— Lord Antoine a la permission de danser avec ma fille, Sir Percy, répliqua le duc avec gravité et dans un anglais excellent, mais assez emprunté.
— C’est donc un homme heureux, répliqua Blakeney, mais je crains que la colère de monsieur Martin-Roget ne s’en prenne à mon pauvre ami avec d’autant plus de violence.
— M. Martin-Roget n’est pas ici ce soir, interrompit la jeune duchesse de Flintshire, et il me semble, ajouta-t-elle plus bas, que Lord Tony en paraissait enchanté. Les deux jeunes gens ont passé un long moment ensemble à l’ombre du balcon dans la salle de bal et, si je ne me trompe, Lord Tony avait l’air d’en profiter au maximum.
Elle parlait très rapidement et avec un léger accent écossais, ce qui sans doute empêchait le duc de comprendre chaque mot. Mais apparemment il avait compris le sens de ce qui venait de se dire, car il répliqua avec aigreur :
— Mlle de Kernogan est une jeune personne trop bien élevée, j’espère, pour permettre les assiduités d’un monsieur contre le gré de son père.
— Allons, allons, monsieur de Kernogan, s’interposa Son Altesse avec bonhomie, Lord Anthony Dewhurst est le fils de mon vieil ami, le marquis d’Atiltone, une de nos familles les plus illustres de l’histoire d’Angleterre. Il a de plus hérité de sa mère, une demoiselle de Crewkerne, une des plus grosses fortunes du pays. C’est en outre un garçon remarquable, un gentilhomme accompli. Son empressement auprès d’une jeune fille, aussi noble soit-elle, me paraît des plus flatteurs, je dirai même très désirable pour ceux à qui son bonheur tient à cœur.
En réponse à cet aimable discours le duc s’inclina froidement, le visage empreint de son austérité habituelle.
— Je remercie Votre Altesse Royale, dit-il, de l’intérêt qu’Elle daigne porter aux affaires de ma fille et je Lui en suis profondément reconnaissant.
Pendant une minute il y eut dans l’assistance un silence gêné. Malgré le respect et la déférence témoignés par le duc à Son Altesse, il n’avait échappé à personne l’allusion contenue dans ses paroles ; un ou deux fats de l’entourage royal murmurèrent même le mot : « Impertinence ». Seule, Son Altesse n’eut pas l’air de remarquer dans la réponse du duc le moindre manque de respect ou de courtoisie. Elle semblait en tout cas décidée à conserver sa bonne humeur, car Elle ne prêta aucune attention aux remarques qui avaient choqué son entourage. Plus tard cependant on apprit, par les personnes qui se trouvaient placées en face du prince à la table de jeux, que Son Altesse avait froncé les sourcils avec déplaisir et avait paru réprimer quelque réplique arrogante. Quoi qu’il en soit, Elle ne montra pas la moindre mauvaise humeur et se mit à compter gaiement les gains que Sir Percy, qui tenait la banque, poussait vers Elle à ce moment.
— Ne partez pas encore, monsieur le duc, dit le prince en voyant que Kernogan faisait un mouvement pour quitter ces lieux où l’atmosphère était devenue sinon glaciale, du moins hostile. Ne voyez-vous pas que vous me portez chance ? D’habitude Blakeney a une veine de tous les diables, mais ce soir j’ai réussi à prendre ma revanche. Restez, je vous prie.
— Monseigneur, répliqua le vieux courtisan avec déférence, en quoi ma modeste personne peut-elle influencer les dieux qui sûrement président toujours à la destinée de Votre Altesse ?
— N’essayez pas de raisonner, mon cher, répondit le prince d’un ton enjoué ; tout ce que je sais, c’est que si vous partez maintenant, vous emportez ma chance avec vous et je vous rendrai responsable de mes pertes.
Le duc, résigné, soupira en s’inclinant de nouveau :
— En ce cas, monseigneur…
Reprenant ses cartes, Son Altesse se tourna vers Blakeney :
— Et avec tout cela, continua-t-elle, vous ne nous avez toujours pas donné l’explication de votre retard ce soir.
— Il s’agit d’un oubli, monseigneur, répondit Blakeney, et d’un oubli dû à Votre sévérité et à celle de la duchesse. La grande affaire pour moi était d’harmoniser ma manière de nouer ma cravate avec la nouvelle coupe des gilets. Or, une heure avant de paraître à ce bal, je me suis vu obligé de réviser toutes mes conceptions à ce sujet. J’en étais complètement désemparé et je viens à peine de me remettre, car la moindre critique de Votre part sur les résultats m’aurait précipité dans un profond désespoir !
Le prince éclata de rire.
— Blakeney, vous êtes incorrigible, s’écria-t-il. Puis se tournant de nouveau vers Kernogan :
— Monsieur le duc, ajouta-t-il avec désinvolture, je vous supplie de ne pas juger la jeunesse dorée de notre pays d’après l’exemple de mon ami Blakeney. Nous pouvons être sérieux lorsque les circonstances l’exigent.
— Votre Altesse aime à plaisanter, répliqua cérémonieusement Kernogan. Quelle meilleure occasion que la conjoncture actuelle pourrait se présenter pour être sérieux, alors que l’Angleterre, bien qu’ayant moins souffert que la France, se trouve engagée dans un conflit sur mer avec une des plus puissantes démocraties d’Europe, laquelle est aux mains d’une poignée de bêtes féroces. Comment l’Angleterre sortirait-elle victorieuse de ce conflit, monseigneur, si ses fils ne réalisent pas qu’il n’est plus question d’un simple jeu et que la victoire ne peut s’obtenir que par le sacrifice et le renoncement à la légèreté et au plaisir ?
Il avait prononcé ces dernières phrases en français comme pour exprimer avec plus de précision le fond de sa pensée.
Le prince, ennuyé du tour que prenait la conversation, n’insista pas. Il était évident qu’il était décidé à faire un effort pour se dominer. Il invita d’un clignement de l’œil Blakeney et la duchesse à l’aider à créer une diversion, paraissant de plus en plus décidé à ne pas laisser s’éloigner le duc de Kernogan de sa royale personne.