‹ Le rire du Mouron RougeChapitre 22 sur 83 · 3.6

3.6

Suivant son habitude, Sir Percy s’élança sur la brèche au secours de son prince.

— Comme M. le duc s’exprime bien, s’écria-t-il, rompant le silence et accompagnant ces paroles de son petit rire communicatif.

Puis se tournant vers Sir Andrew :

— Je vous parie dix livres contre une prise de tabac, Ffoulkes, que vous n’en feriez pas autant dans votre langue maternelle.

— Je ne relèverai pas votre pari, Blakeney, répliqua vivement Sir Andrew, je ne suis pas un brillant orateur.

— Vous devriez écouter notre distingué hôte, M. Martin-Roget, discourir sur ce sujet, continua Sir Percy sur un ton faussement grave. Grands dieux, qu’il parle bien ! À côté de lui je me sens un misérable ver de terre. Surtout quand il discourt sur notre légèreté nationale et notre goût maladif pour les sports, n’est-ce pas, monsieur le duc, ajouta-t-il dans un mauvais français. M. Martin-Roget ne parle-t-il pas admirablement ?

— M. Martin-Roget, répondit le duc, est un homme d’une rare éloquence et d’un patriotisme exemplaire. Il impose le respect partout où il passe.

— Vous le connaissez depuis longtemps ? interrogea Son Altesse avec curiosité.

— Non, pas depuis très longtemps, monseigneur, répliqua le duc. Il est arrivé ici il y a quelques mois comme émigré, venant de Brest sur un bateau de contrebande. Il avait été dénoncé comme ayant aidé de son argent la cause royaliste en Bretagne. Il a réussi à sauver non seulement sa vie mais aussi la plus grosse partie de sa fortune.

— Ah ! M. Martin-Roget est si riche ! s’exclama le prince.

— Oui, monseigneur, continua le duc, il est seul propriétaire d’une importante banque de Brest qui a une succursale en Amérique et des correspondants dans tous les pays d’Europe. Son Éminence l’archevêque de Brest, dans une lettre, me l’a chaudement recommandé comme un gentilhomme intègre et bon patriote. Si je n’avais pas été tout à fait sûr des antécédents de M. Martin-Roget et de ses relations actuelles, je n’aurais jamais eu l’audace de le présenter à Votre Grâce.

— Et vous ne l’auriez certainement pas agréé comme prétendant de mademoiselle votre fille, interrompit le prince. La fortune de ce monsieur compensera sans doute la modestie de sa naissance.

— Il y a certes beaucoup de gentilshommes dévoués à la cause royaliste, répliqua le duc, mais les causes les meilleures et les plus justes ont parfois besoin d’argent. Les Vendéens, l’armée des Princes à Coblentz, tous ont grandement besoin de fonds.

— Et si je comprends bien, continua Son Altesse, M. Martin-Roget, devenu le gendre du duc de Kernogan, est plus disposé à donner ces fonds que M. Martin-Roget tout court, sans alliance aristocratique. Même dans cette hypothèse, monsieur le duc, ajouta-t-il sur un ton devenu plus grave, êtes-vous aussi sûr que vous le pensez des antécédents de ce monsieur ? Son Éminence a pu agir avec une parfaite bonne foi, mais…

— Son Éminence, interrompit le duc, est un homme à qui la cause royaliste tient autant à cœur qu’à moi-même. Il savait que sur sa recommandation je ferais une confiance absolue à M. Martin-Roget ; il n’aurait certainement pas agi à la légère.

— Êtes-vous absolument certain, continua le prince, que votre digne prélat n’a pas agi sous une pression quelconque ?

— Tout à fait certain, monseigneur, répliqua le duc d’un ton affirmatif. À quelle pression aurait pu céder un homme d’une pareille intégrité ?

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