3.7
Il y eut un silence qui dura quelques minutes et qui fut interrompu par l’horloge qui sonna la première heure après minuit. Son Altesse Royale se tourna vers Lady Blakeney et lui fit un imperceptible signe de la tête. Sir Andrew Ffoulkes s’esquiva sans mot dire.
— Je comprends tout maintenant, dit Son Altesse, s’adressant au duc. Vous m’avez clairement exposé la situation et je vous prie de me pardonner ce qui a pu vous sembler une indiscrétion de ma part. Je vous avoue que jusqu’à ce soir les choses me paraissaient assez obscures. J’avais l’intention d’intercéder en faveur de mon jeune ami Lord Anthony Dewhurst, qui est fortement épris de Mlle de Kernogan.
— Bien que les désirs de Votre Altesse soient pour moi presque des ordres, je me permets de Lui faire remarquer qu’en la circonstance mes dispositions en ce qui concerne ma fille m’ont été dictées par mon devoir et ma loyauté envers mon roi, que Dieu protège ! et de ce fait il est hors de mon pouvoir d’y changer quoi que ce soit.
— Que Dieu punisse cet obstiné ! murmura le prince en anglais en se détournant pour n’être pas entendu.
Puis avec une bonne grâce forcée il ajouta :
— Ne me tiendrez-vous pas compagnie dans cette nouvelle partie, monsieur le duc ? Vous m’avez porté chance et nous devons dépouiller Blakeney ce soir.
La partie de cartes reprit et il ne fut plus question de Mlle de Kernogan ce soir-là. Le duc pensait que l’avenir de sa fille n’avait que trop fait l’objet de discussions entre ces gens qu’au fond de lui-même il jugeait bien indiscrets. Il fut très étonné de constater combien les manières et les habitudes de la bonne société anglaise différaient de celles de France. En quoi ses projets concernant l’avenir de sa fille pouvaient-ils intéresser tous ces hommes et ces femmes, y compris Son Altesse ? Martin-Roget n’était pas de naissance noble, certes, mais il était prodigieusement riche et il avait promis de verser plusieurs millions dans les coffres de l’armée des princes en échange de la main de Mlle de Kernogan. Les millions qu’il se proposait de donner seraient sans doute suivis d’autres, et une adhésion sincère à la cause monarchiste valait bien, en ces jours, tout le sang bleu du jeune lord anglais. C’est du moins ce que pensait le duc ce soir-là pendant tout le temps que Son Altesse le garda au jeu près de lui.
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