‹ Le rire du Mouron RougeChapitre 24 sur 83 · 4.1

4.1

Il était près de dix heures du matin. M. de Kernogan était en train de prendre son petit déjeuner, lorsqu’un courrier, porteur d’une lettre, se présenta à sa résidence située à Laura Place.
Il pensa que ce devait être Martin-Roget qui lui envoyait ce mot ; peut-être un malaise l’avait-il empêché d’assister la veille au bal, et il l’ouvrit sans appréhension. Elle portait comme en-tête Combwich Hall, adresse qui lui était inconnue, et débutait par ces mots :

— Mon cher père…

Il dut relire la lettre par trois fois afin de comprendre ce dont il s’agissait. Il était resté assis, presque immobile pendant la lecture et sa main tenant la feuille n’avait pas trahi le moindre tremblement. Quand il eut terminé, il sonna son valet et lui dit très calmement :

— Frédéric, donne un verre d’ale au courrier et dis-lui qu’il n’y a pas de réponse. Et… attends, ajouta-t-il, va tout de suite chez M. Martin-Roget et prie-le de venir aussi vite que possible, j’ai à lui parler.

Le valet quitta la pièce et le duc relut lentement la lettre pour la quatrième fois. Plus aucun doute n’était possible. Sa fille Yvonne s’était enfuie avec Lord Anthony Dewhurst et l’avait épousé clandestinement aux premières heures du jour dans l’église protestante de Saint-James. Ils avaient été unis ensuite par un prêtre à l’église de Saint-Jean-Baptiste. Elle apprenait ces faits à son père en quelques phrases, dictées par son profond attachement et son respect filial, mais sans la moindre trace de regret. Yvonne, sa fille Yvonne, la seule représentante de sa famille, s’était enfuie comme une fille de cuisine. Son Yvonne, son seul atout pour l’avenir, qu’il avait voulu sacrifier avec un parfait égoïsme sur l’autel de ses convictions et de sa loyauté envers son roi. Elle savait parfaitement qu’en échange de sa personne, des millions allaient être versés à la cause royaliste et elle avait disposé d’elle-même en désobéissant à la volonté de son père et à son devoir envers son pays.

Yvonne de Kernogan avait trahi toutes les traditions et manqué à tous ses devoirs. Plus tard, lorsqu’on écrirait l’histoire des grandes familles qui s’étaient ralliées autour de leur souverain à l’heure du péril, le nom des Kernogan ne s’y trouverait pas. Oh ! la honte de tout cela !

Le duc était beaucoup trop fier pour laisser percer la moindre émotion devant son valet, mais dès qu’il se trouva seul, son visage maigre, empreint de cette gravité qu’il avait transmise à sa fille, fut ravagé d’une colère sombre. Il déchira la lettre en mille morceaux qu’il jeta dans le feu. Sur le bureau, tout près de lui, était posée une miniature peinte par Hall, encadrée d’un cercle de brillants, représentant Yvonne. Les yeux du duc s’y portèrent par hasard et, au paroxysme de la fureur, il la saisit et la lança par terre, puis l’écrasa de son talon, détruisant ainsi une œuvre d’art d’un très grand prix.

Sa fille l’avait trahi et avait de plus contrarié tous ses projets. Et par surcroît elle s’était déshonorée elle-même, car mineure, ce mariage clandestin contracté sans le consentement paternel n’était reconnu ni en France, ni ailleurs, sauf peut-être en Angleterre, ce qui importait peu à M. de Kernogan et, d’ailleurs, il n’en était pas tout à fait certain.

Dans cet instant solennel, il fit le serment qu’aussi longtemps qu’il vivrait il ne pardonnerait à ce maudit Anglais qui avait osé lui ravir sa fille et qu’il ne légaliserait jamais ce mariage par son consentement, rendant ainsi illégaux aux yeux de son pays tous les enfants issus de cette union.

Ce premier accès de rage fut suivi par une grande apathie. Il s’assit devant le feu et se cacha la tête entre les mains. Il fallait tenter de reprendre sa fille ; si seulement Martin-Roget était là, lui saurait comment agir. Mais allait-il tenir parole et accepter Yvonne comme femme, maintenant que son nom et son honneur avaient été irrévocablement entachés ? La question allait être résolue incessamment. M. de Kernogan regarda anxieusement la pendule. Une demi-heure s’était écoulée depuis que Frédéric était parti chercher Martin-Roget et ce dernier n’était pas encore là.

M. de Kernogan ne pouvait prendre aucune décision avant d’avoir vu Martin-Roget et lui avoir parlé. Dans un éclair de folie il avait pensé courir à Combwich Hall et provoquer cet impudent Anglais en duel, le tuer ou être tué par lui ; dans les deux cas Yvonne serait séparée de lui pour toujours. Mais la pensée du banquier l’avait ramené à des réflexions plus raisonnables. Lui saurait quoi faire ; après tout, l’outrage atteignait le prétendant autant que le père.

Mais au nom du Ciel, pourquoi ne venait-il pas ?

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