8.4
Yvonne aurait été incapable de dire le temps que dura ce voyage. Quelques heures ? des années peut-être… !
Quand elle avait quitté Combwich Hall, elle était encore une jeune épouse heureuse et une fille dévouée et obéissante. Maintenant elle se sentait une vieille femme misérable, séparée de l’homme qu’elle aimait, sans l’espoir de le revoir jamais, le cœur rempli de haine et de mépris pour son père, cet homme qui avait pu ourdir une pareille machination contre elle.
Le premier accès de révolte passé, elle n’avait plus tenté la moindre résistance, ni adressé de nouveau la parole à son père.
Au premier relais, elle avait été obligée d’entrer dans une auberge et de s’attabler entre le duc et Martin-Roget. Se sentant faible, brûlante de soif et de fièvre, elle avait bu un peu de lait. Les émotions ressenties et les efforts qu’elle avait fait pour les contenir avaient complètement brisé ses nerfs et, telle une somnambule, elle descendit et remonta dans la voiture sans dire un mot.
À chaque nouveau relais, elle sentait augmenter la distance qui la séparait irrémédiablement du lieu où elle avait vécu un merveilleux roman d’amour et où Lord Tony l’attendait en vain.
À un arrêt, les aubergistes, de braves gens, avaient entouré la voiture et Yvonne crut remarquer un regard de sympathie et de bienveillance chez la femme. Elle eut alors la folle idée de courir à eux et de leur demander aide et protection, de leur crier qu’on l’arrachait à son mari et qu’on l’emmenait prisonnière vers un destin pire que la mort. Elle se précipita vers la femme et, mettant sa petite main entre les mains rudes de la villageoise, elle la supplia de lui donner asile jusqu’à ce qu’elle ait pu communiquer avec son mari.
La brave femme l’écouta avec un air de pitié et, tandis qu’elle lui caressait lentement la main, des larmes lui glissaient le long des joues.
— Oui, oui, ma chère petite ! disait-elle comme on parle à un enfant pour le consoler, je comprends, je comprends. Ne vous tourmentez pas, suivez gentiment votre pauvre père qui sait mieux que personne ce qu’il vous faut. Venez avec moi, mon enfant, ajouta-t-elle en lui prenant le bras et je vais vous installer confortablement dans la voiture.
Désemparée, Yvonne ne sut d’abord que penser de l’attitude de l’aubergiste dont elle discernait mal les sentiments, jusqu’au moment où elle découvrit la vérité. Le rouge de la honte lui monta au front… On la faisait passer pour folle ! Elle venait de le comprendre en surprenant quelques mots échangés entre deux servantes.
Le duc et Martin-Roget avaient tout prévu et pour empêcher toute tentative de fuite de sa part et éviter tout secours extérieur, ils laissaient entendre, partout où ils s’arrêtaient, que la pauvre jeune dame avait perdu la raison et qu’il ne fallait ajouter aucune foi à ce qu’elle pourrait dire.
Alors qu’elle voyait s’éteindre cette dernière lueur d’espoir, Yvonne Dewhurst rencontra le regard de triomphe de Martin-Roget et vit sur son visage un sourire diabolique. Quant au duc, en parfait comédien, il manifesta ostensiblement le plus grand empressement auprès d’elle devant des tiers.
— Encore un manque de dignité, ma fille, dit-il en français pour n’être compris de personne, sauf de Martin-Roget. Je pensais bien que vous alliez commettre un acte de ce genre, aussi M. Martin-Roget et moi avions-nous prévenu ces gens que nous voyagions avec ma fille malade, rendue folle par la mort de son jeune mari et se croyant persécutée, comme il arrive fréquemment aux personnes dans des circonstances analogues. Vous avez vu le résultat ; ils se sont tous apitoyés sur votre sort. Il eût été plus sage de vous abstenir de pareilles tentatives, et, en disant ces mots, il continua à l’aider à monter en voiture avec l’empressement précautionneux d’un tendre père, sous les regards attendris de ceux qui les entouraient.
Après cet incident, Yvonne renonça à toute lutte ; désormais, seul Dieu pouvait lui venir en aide.