8.5
Le reste du voyage s’effectua en silence. Lorsque la voiture traversa les rues pavées de Bristol, Yvonne regarda par la portière et fut émerveillée de voir tant de gens marcher librement par la ville tandis qu’elle était prisonnière, au comble du malheur. Si seulement ses regards, suppliants comme autant d’appels muets, avaient pu attirer des passants, peut-être quelqu’un aurait-il pu lui porter secours.
Ils atteignirent Portishead à la tombée du jour. Sans offrir la moindre résistance, Yvonne exécuta docilement ce qu’on lui disait de faire. Elle préférait obéir machinalement, plutôt que de sentir de nouveau ce contact haïssable de la main de Martin-Roget sur son bras ou d’entendre les ordres secs de son père.
Elle descendit de voiture et marcha le long du quai, puis monta à bord d’une petite barque. Yvonne était heureuse de cette pénombre qui dissimulait la plupart des choses du monde extérieur à ses pauvres yeux, brûlants de tant de larmes contenues ; elle n’aspirait plus qu’à l’oubli total de tout ce qui l’entourait.
Elle se rendit compte à un moment donné que le bateau, conduit par des rameurs inconnus, descendait le long du fleuve, que le valet Frédéric se trouvait maintenant parmi eux, sans qu’elle sût comment, ni quand il était venu, et elle reconnut certains de ses bagages. Il y avait également une femme qu’elle ne connaissait pas, qui avait l’air d’être là pour s’occuper d’elle, et comme venant de loin elle perçut les voix de son père et de Martin-Roget. Mais rien ne lui paraissait réel, tout semblait sortir d’un cauchemar.
À bout de forces, elle perdit connaissance.
Quand elle revint à elle, elle était couchée sur un petit lit dur, recouverte de son manteau et d’une grande écharpe. Yvonne crut d’abord qu’on l’avait enfermée dans une sorte de placard qui sentait l’huile et le goudron, puis elle réalisa qu’elle se trouvait dans une étroite cabine de bateau à peine éclairée. Elle entendit le bruit de pas lourds au-dessus d’elle et perçut les craquements du bois et les diverses rumeurs provoqués par les manœuvres, enfin une sensation de balancement lui confirma que le bateau devait être en marche.
La lampe de la cabine lui permit de distinguer la femme de chambre étendue sur un banc, enroulée dans un manteau.
Elle ressentit douloureusement la solitude et le désespoir dans lesquels elle se trouvait et put enfin s’abandonner au flot de ses larmes, ce qui soulagea son excès de misère.
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