‹ Le rire du Mouron RougeChapitre 47 sur 83 · 2.1

2.1

La guillotine avait été dressée au milieu de la place du Bouffay. Sinistre et majestueuse, toute maculée d’horribles taches sombres que la rouille avait recouvertes, elle paraissait actuellement hors d’usage, avec sa peinture écaillée et son air à l’abandon.

La place était maintenant déserte, formant un curieux contraste avec l’aspect qu’elle avait à l’époque où le spectacle de la mort de tant de gens se donnait journellement à la foule. La plus grande animation régnait alors avec un incessant va-et-vient de voitures, de charrettes, de soldats, de curieux qui encombraient la place. À présent, seules quelques petites baraques à demi écroulées s’appuyaient contre l’édifice sévère qui avait autrefois servi de forteresse aux ducs de Bretagne et qui était devenu une immense prison. Des marchands essayaient de vendre aux rares passants leurs misérables produits étalés devant eux.

De-ci, de-là, un fainéant traînait le long des gros murs de l’ancien château fort et quelques garnements jouaient dans les ruisseaux.

Martin-Roget et Chauvelin débouchèrent sur la place, venant des quais. Ils marchaient d’un pas rapide car le temps s’était encore sensiblement refroidi. Il était alors près de cinq heures de l’après-midi ; la nuit s’annonçait sombre et l’air était empreint d’une humidité glacée. Un vent très fort balayait les rues étroites et, descendant vers la rivière, faisait frissonner les passants. Chacun serrait plus étroitement son manteau autour de ses épaules.

Martin-Roget parlait avec une grande animation et son grand corps semblait dominer la forme plus frêle de son compagnon. Chauvelin écoutait beaucoup et parlait peu. Dans l’obscurité et avec son col relevé jusqu’aux oreilles, il était impossible de lire sur son visage ce qu’il pensait.

Les deux hommes offraient vraiment un curieux contraste, aussi bien au physique qu’au moral. Ils étaient pourtant tous deux le produit direct de cette révolution sociale qui avait bouleversé la France de fond en comble. Martin-Roget, grand, fort avec des épaules massives et un cou de taureau, était typiquement le paysan qui s’était éduqué tout seul. Chauvelin, par contre, était l’aristocrate devenu démagogue, mince et fragile, de manières et de langage affables, avec de belles mains et un visage pâle, presque d’ascète. Chauvelin, c’était la pensée, et Martin-Roget, l’action. L’un était animé du désir de se venger de ceux qui l’avaient oppressé lui et les siens. Chez l’autre, il n’y avait aucune haine personnelle à assouvir, aucun tort individuel à redresser, ses ennemis étaient ceux de son parti, les tyrans qui avaient opprimé le peuple entier. Martin-Roget personnifiait le sans-culotte aux manières brutales et au langage vulgaire. Chauvelin, lui, était mis avec la dernière recherche et c’était d’une main soignée et parfumée qu’il avait signé des décrets envoyant des centaines d’êtres humains à une mort violente.

L’un suivait le chemin de Danton, l’autre celui de Robespierre.

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