‹ Le rire du Mouron RougeChapitre 48 sur 83 · 2.2

2.2

Les deux hommes montèrent ensemble l’escalier extérieur qui passait devant la loge du concierge et traversait le bureau du greffier, menant vers l’intérieur de la forteresse.

Arrivés devant la porte monumentale, ils durent s’arrêter et attendre que l’employé vérifiât leur permis.

— Veux-tu m’accompagner dans mon bureau, citoyen ? demanda Chauvelin à son compagnon, je dois faire quelques adjonctions à mon rapport pour Paris. Je n’en ai pas pour longtemps.

— Tu es donc toujours en contact avec le Comité de salut public ? demanda Martin-Roget en lui jetant un regard soupçonneux.

— Mais oui, toujours, répondit l’autre.

Martin-Roget ne pouvait toujours pas discerner le visage de Chauvelin, dissimulé derrière le col de son manteau. Brusquement, il se souvint de certaines phrases que Carrier avait laissé échapper. La France entière était envahie d’espions, tous devaient être sur les gardes, chaque parole, chaque geste était surveillé.

Que faisait Chauvelin à Nantes ? Quel genre de rapports envoyait-il par courrier spécial à Paris ? Cet homme qui avait échoué si lamentablement et qui avait cessé de jouer un rôle de premier plan, demeurait néanmoins en contact permanent avec cet abominable Comité de salut public. Martin-Roget frissonna. Pour la première fois depuis qu’il vivait absorbé dans ses projets de vengeance, il regrettait la sécurité et la liberté dont il avait joui en Angleterre et il se demandait si la partie affreuse qu’il avait engagée valait finalement la peine d’être gagnée.

Nonobstant, il suivait Chauvelin sans discuter. Cet homme le fascinait et il se sentait subjugué par la force subtile qui émanait de ce corps chétif.

Le greffier rendit les permis aux deux hommes. On les laissa passer à travers les grilles.

Dans le vaste hall, une demi-douzaine d’hommes étaient de garde, en principe, car actuellement la discipline n’était pas des plus rigoureuses et les hommes traînaient par-ci, par-là. Deux d’entre eux jouaient aux dominos, tandis que trois autres se disputaient en gesticulant et en s’invectivant. Quant à celui qui paraissait être leur chef, il partageait son temps entre les joueurs et les querelleurs. Le hall était insuffisamment éclairé par un chandelier qui pendait du plafond et quelques lampes à huile, placées dans des niches en face de la porte d’entrée. Personne ne leur prêta attention lorsqu’ils traversèrent la grande salle. Chauvelin s’arrêta devant une porte, située à gauche de l’entrée principale, l’ouvrit, puis s’effaça pour laisser passer son compagnon.

— Tu es sûr, citoyen, que je ne te dérange pas ?

— Absolument sûr, répliqua l’autre. D’ailleurs j’ai quelque chose à te dire… et ici je sais que personne ne nous espionnera.

Il pénétra à son tour dans la pièce, puis ferma la porte. La chambre était à peine meublée d’une table carrée placée au centre, de deux ou trois chaises ordinaires et d’un bureau à demi brisé. Un poêle en fonte dégageait une maigre chaleur, tandis qu’une fumée déplaisante s’échappait du tuyau mal joint. Une lampe à huile, cerclée d’un abat-jour vert, projetait une lumière crue sur la table.

Chauvelin s’assit sur une chaise près du bureau et indiqua un siège à Martin-Roget qui paraissait en proie à une extrême nervosité, augmentée encore par l’attitude calme et sardonique de son compagnon.

— Que voulais-tu me dire, citoyen ? demanda-t-il enfin.

— Un mot seulement, citoyen, répondit Chauvelin avec aménité. Je t’ai fidèlement accompagné lors de ton voyage d’Angleterre, j’ai mis mes faibles moyens à ta disposition et, il y a une heure à peine, je suis intervenu pour apaiser la colère du proconsul contre toi. Tout ceci, je suppose, me donne le droit de te demander quelles sont tes intentions.

— Je ne suis pas si sûr quant au droit, répliqua Martin-Roget avec humeur. Mais je veux bien te les dire. Comme tu le faisais remarquer il y a un instant, citoyen, le vent frais peut être de bon conseil. J’ai réfléchi à tout cela, tandis que nous longions les quais et j’ai décidé d’accepter la proposition de Carrier. Notre éminent proconsul disait tout à l’heure que le devoir commandait à chaque bon patriote d’épouser une aristo s’il est libre et que le hasard place une jolie fille sur son chemin. Eh bien ! ajouta-t-il avec un rire cynique, je suivrai ce conseil et j’épouserai Yvonne de Kernogan… si je le peux.

— Tu les as déjà menacés, elle et son père ?

— Oui, tous les deux. Non seulement de la mort, mais du déshonneur.

— Et elle refuse toujours ?

— À ce qu’il paraît, dit Martin-Roget avec irritation.

— Souvent il est difficile, reprit Chauvelin pensivement, de forcer la main à ces aristos. Ils sont obstinés.

— Oh ! mais n’oublie pas, interrompit Martin-Roget, que je suis actuellement dans une position qui me permet d’exercer une pression supplémentaire sur la fille. Cette brute de Carrier a d’excellentes idées, il est cruel mais habile et son plan du Rat Mort est formidable.

— Tu veux dire que tu l’essayeras ?

— Oui, dit l’autre, je vais tout de suite aller à la maison de ma sœur, de nouveau parler à la Kernogan. Si elle persiste dans son refus, si elle dédaigne toujours la situation honorable que je lui offre, alors tant pis pour elle, et je suivrai l’idée de Carrier. Nous aurons notre entretien final au Rat Mort, et là, si je lui fais entrevoir la perspective de Cayenne et la marque d’infamie des bagnards, elle se montrera peut-être moins intraitable qu’elle ne l’a été jusqu’à présent.

— Oui, peut-être, répliqua Chauvelin. Personnellement, je suis de l’avis de Carrier, ajouta-t-il, la mort sûre et rapide. La Loire ou la guillotine, c’est encore le meilleur moyen qui a été trouvé jusqu’ici contre les traîtres et les aristos. Mais nous ne discuterons plus là-dessus ; je connais tes idées et je les respecte dans une certaine mesure. Seulement, si tu le permets, j’aimerais assister à ton entretien avec la soi-disant Lady Dewhurst. Je ne vous dérangerai pas et je ne parlerai pas… Mais il y a une chose dont je voudrais m’assurer…

— De quoi ?

— Si la fille a un espoir quelconque ou non, dit Chauvelin. Si elle a reçu un message ou si elle attend quelque chose… en un mot, si elle croit qu’une aide extérieure viendra à son secours.

— Bah ! s’exclama Martin-Roget, tu crois toujours à ce fameux Mouron Rouge !

— Oui, en effet, répliqua l’autre sèchement.

— À ton aise. Mais à une condition, citoyen Chauvelin. Je ne te permettrai pas d’intervenir dans mes projets sous prétexte de retrouver tes fantômes.

— Je n’interviendrai en rien dans tes plans, citoyen, dit Chauvelin avec une extrême douceur ; seulement je te préviens qu’à moins que tu ne sois aussi perfide que le serpent et aussi rusé que le renard, tous tes projets seront contrariés par cet Anglais insupportable que tu préfères ignorer.

— Que veux-tu dire ?

— Que je le connais, à mes dépens, hélas ! et que toi tu ne le connais pas. À moins de me tromper complètement, je pense que tu feras sa connaissance avant d’en avoir victorieusement terminé avec les Kernogan. Crois-moi, citoyen, ajouta-t-il avec emphase, tu aurais beaucoup mieux fait d’accepter l’offre de Carrier de jeter ces canailles dans la Loire.

— Tu n’es quand même pas si naïf pour croire ton Anglais capable de subtiliser la fille sous les yeux de ma sœur ? Tu sais ce que ma sœur a souffert par leur faute ; crois-tu qu’on pourrait trouver un geôlier plus vigilant ? Il y a en plus des amis à moi, les garçons de notre village, qui détestent ces aristos autant que moi et qui ne seront que trop contents de prêter main-forte à Louise, en cas de besoin. Et puis, admettons que ton extraordinaire Mouron Rouge réussisse à berner ma sœur et à tromper la surveillance de mes amis, qui aimeraient mieux mourir que de voir s’échapper les Kernogan, admettons tout cela, il resterait encore à franchir les portes de la ville qui sont fort bien gardées, comme tu le sais. Non, non, cela est impossible, citoyen Chauvelin, ajouta-t-il avec un rire débonnaire, ton Anglais aurait besoin d’une compagnie d’anges pour l’aider à sortir la fille de Nantes !

Chauvelin ne répondit rien.

La mémoire le ramenait en arrière, à ce jour de septembre à Boulogne. Lui aussi avait gardé un prisonnier comme précieux otage. Il se souvenait de ce curieux personnage qui lui était apparu dans l’encadrement de la fenêtre dans le hall de ce vieux château. À ses oreilles résonnait encore ce rire très particulier, cette façon lente et traînante de parler de son terrible adversaire. Il se souvenait de ses plans déjoués, des amers reproches qu’il s’était faits.

— Je vois que tu ne me crois pas, citoyen, dit-il calmement, et je sais que parmi les jeunes révolutionnaires on a pris l’habitude de se moquer de Chauvelin, le symbole de l’échec. J’ajouterai simplement ceci : lorsque nous nous sommes rencontrés dans ce lieu désertique du Somersetshire, à l’Auberge Basse, souviens-toi que je t’ai averti que non seulement ton identité était connue de l’homme qui se nomme le Mouron Rouge, mais qu’il connaissait également tes projets concernant les Kernogan. Tu as ri… te souviens-tu, citoyen, tu as haussé les épaules et tu t’es moqué de ce que tu appelais mes idées absurdes… exactement comme tu le fais aujourd’hui. Laisse-moi te rappeler ce qui est arrivé vingt-quatre heures après l’avertissement que tu as préféré ignorer… Yvonne de Kernogan épousait Lord Anthony Dewhurst…

— Je sais tout cela, interrompit Martin-Roget impatienté, mais ce n’était qu’une pure coïncidence… ce mariage était sûrement arrangé depuis longtemps et ton Mouron Rouge n’a rien à voir dans cette affaire.

— Tu as peut-être raison, répliqua Chauvelin. Mais qui sait… ? Et au bout d’une courte pause, il reprit :

— Juste au moment où nous traversions la place du Bouffay, j’ai vu au loin une forme passer rapidement, l’élégante silhouette d’un dandy qui est sans aucun doute un étranger, et le vent m’a apporté le son d’un rire que je n’avais pas entendu depuis longtemps, sauf dans les cauchemars. Je te jure sur mon âme, citoyen, ajouta-t-il gravement, que le Mouron Rouge est dans cette ville en train de tirer ses plans pour arracher la fille Kernogan de nos griffes. Je te parie ma vie qu’il ne la laissera pas à ta merci. Elle est la femme d’un de ses amis les plus chers et il ne l’abandonnera pas aussi longtemps qu’il portera encore sa tête sur ses épaules.

— Tu as sûrement rêvé, citoyen Chauvelin, répondit Martin-Roget en riant. Ton mystérieux Anglais ici, à Nantes ? Penses-tu ! La navigation sur la Loire est interdite depuis quinze jours, pas un véhicule n’a le droit de pénétrer dans la ville et personne ne passe sans un permis spécial signé par Fleury. Même nous, nous avons été retenus pendant deux heures quand nous avons ramené les Kernogan du Croisic, pour vérification de nos papiers.

— Oui, je sais, répliqua Chauvelin, et pourtant… :

Il s’arrêta brusquement, un doigt levé pour commander le silence. Son visage devint couleur de cendre et Martin-Roget lui-même sentit un frisson le parcourir de la tête aux pieds.

Un rire, ce rire si particulier dont il venait d’entretenir Martin-Roget, avait soudainement retenti, venant de la place.

Les deux hommes restèrent silencieux pendant un instant comme si ce rire léger leur avait jeté un sort. Mais déjà le plus jeune des deux secouait le charme et bondissait vers la porte et le hall, suivi de Chauvelin.

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