2.3
Cinq heures sonnèrent à l’horloge de la tour. Les « Marats » levèrent la tête dans une paresseuse indifférence en voyant arriver brusquement les deux hommes, en proie à une vive agitation.
— Avez-vous vu passer quelqu’un par ici ? lança Chauvelin d’un ton sec.
— Personne, répondit le sergent ; comment aurait-on pu passer sans permis ?
Il haussa les épaules et les hommes reprirent leurs occupations. Martin-Roget voulut encore leur poser des questions, mais déjà Chauvelin avait traversé le hall et se dirigeait vers l’extérieur ; après un instant d’hésitation, son compagnon le suivit.
La place était à peine éclairée. Une lampe à huile suspendue près de la guillotine formait un petit cercle de lumière. Les flammes des quinquets, allumés sous les auvents des baraques, dansaient faiblement dans la nuit et des lanternes projetaient une pâle clarté, de-ci, de-là près du vieux château, au coin de la rue de la Monnaie et à l’angle de l’étroite ruelle des Jacobins.
Chauvelin scruta l’obscurité de ses yeux perçants. Il se pencha par-dessus la balustrade et fouilla du regard les angles de la place et des baraques en dessous de lui.
Il y avait fort peu de gens dans la rue à ce moment-là. Parfois une lanterne éclairait de vagues silhouettes de passants qui disparaissaient à l’angle d’une rue, tandis que de rares clients s’attardaient auprès des marchands. Des gamins jouaient silencieusement sur les marches de la guillotine. Deux ou trois hommes de la compagnie Marat se tenaient juste sous la balustrade. On distinguait nettement leurs bonnets rouges dans la lumière vacillante des lanternes ainsi que leurs jambes nues et leurs sabots vernis. Mais nulle part le moindre signe de cette élégante silhouette si pittoresque que Chauvelin avait cru voir tout à l’heure.
Martin-Roget se pencha à son tour au-dessus de la balustrade et appela les hommes.
— Hep ! vous, là-bas, les citoyens de la compagnie Marat !
L’un d’entre eux leva la tête.
— Qu’y a-t-il, citoyen ? répondit l’homme avec insolence.
— C’est toi, Paul Friche ? demanda Martin-Roget.
— À ton service, citoyen, répliqua-t-il non sans ironie.
— Alors, monte jusqu’ici, j’ai à te parler.
— Je ne peux pas quitter mon poste, ni mes camarades non plus. Descends, citoyen, ajouta-t-il, si tu veux nous parler.
Martin-Roget jura, fort en colère.
— L’insolence de cette canaille dépasse tout, murmura-t-il.
— Tais-toi, je vais y aller, interrompit Chauvelin rapidement. Connais-tu Friche ? Peut-on lui faire confiance ?
— Oui, je le connais. Quant à lui faire confiance…, ajouta-t-il avec un haussement d’épaules. Tout ce que je peux te dire, c’est qu’il est caporal dans la compagnie et bien noté pour son patriotisme.
Chaque minute comptait et Chauvelin n’était pas homme à perdre son temps en de vaines paroles. Il descendit les marches en courant et trouva en bas l’un des « bonnets rouges » qui daigna lui répondre.
— As-tu vu un étranger qui vient de traverser la place à l’instant ? chuchota Chauvelin.
— Oui, répondit l’homme, il y en avait deux. Puis, crachant par terre, il ajouta plein de rancune :
— Des aristos, bien habillés, comme toi, citoyen…
— Dans quelle direction sont-ils allés ?
— Vers la ruelle des Jacobins.
— Quand ?
— Il y a deux minutes à peine.
— Pourquoi ne les as-tu pas suivis ?… Des aristos et…
— Je m’apprêtais à les suivre, rétorqua Paul Friche avec une rare insolence, et c’est toi qui m’as empêché de le faire.
— Cours tout de suite après eux, ordonna Chauvelin. Ils ne peuvent pas être loin, citoyen, et n’oublie pas qu’il y a une forte récompense pour leur arrestation.
L’homme acquiesça en grognant. Le mot « récompense » avait allumé son zèle. Il héla ses camarades et les trois « Marats » traversèrent la place en courant et disparurent à l’angle de la ruelle des Jacobins.
Chauvelin les suivit du regard jusqu’à ce qu’ils eussent disparu, puis il remonta l’escalier jusqu’au palier où l’avait attendu Martin-Roget. Ils purent encore entendre durant quelques instants le bruit des sabots sur le pavé et soudain, ce même rire gai, étrange et absurde, résonna de nouveau contre les murs du sombre bâtiment. Plus d’un passant se retourna, se demandant qui pouvait encore avoir envie de rire en ces jours-là à Nantes.