‹ Le rire du Mouron RougeChapitre 52 sur 83 · 3.2

3.2

Martin-Roget connaissait bien son chemin à travers cette rue sombre. Il s’arrêta devant la maison de sa sœur, qui paraissait encore plus crasseuse que les autres. Tout n’était que silence et obscurité, à l’exception d’un rayon de lumière qui filtrait à travers la fente d’un volet au premier étage. De chaque côté, les maisons étaient plus grandes et sur l’une d’elles était accrochée une enseigne de fer qui grinçait dans le vent. D’une fenêtre, qui se trouvait juste au-dessus de l’enseigne et dont les volets n’étaient pas complètement fermés, parvenait le bruit d’une querelle.

Devant la maison de Louise Adet, de vagues silhouettes se détachaient à peine du mur. Lorsque Martin-Roget et Chauvelin s’approchèrent, une voix rauque sortant de la nuit noire les interpella :

— Halte ! Qui va là ?

— Des amis, répondit Martin-Roget vivement. Est-ce que la citoyenne Adet est là ?

— Oui, elle est là, répliqua la voix, et excuse-moi, l’ami, je ne t’avais pas reconnu dans cette maudite obscurité.

— Il n’y a pas de mal, dit Martin-Roget, et c’est moi qui te remercie pour ta vigilance.

— Oh ! répondit l’autre en riant, il n’y a pas de danger que ton oiseau quitte sa cage. Ne crains rien, citoyen Adet, la canaille de Kernogan est bien surveillée !

L’homme disparut de nouveau dans la nuit et Martin-Roget frappa à la porte.

— Le Rat Mort est juste là à côté, dit-il, en montrant d’un signe de la tête le bâtiment de gauche. Un voisinage très déplaisant pour ma sœur, elle s’en plaint souvent, mais, nom d’un chien ! cela nous sera bien utile cette nuit, n’est-ce pas ?

Chauvelin avait suivi en silence son compagnon, mais ses yeux vifs avaient noté la présence des jeunes paysans dont avait parlé Martin-Roget. Rien n’est aussi vigilant que la haine, ni si incorruptible.

Chacun de ces hommes avait une vieille querelle à régler avec les ci-devant Kernogan qui avaient été leurs maîtres et qu’ils tenaient maintenant à leur merci. Louise Adet avait réuni une garde du corps infiniment plus efficace que toutes celles que le proconsul eût pu espérer trouver.

Un moment plus tard, la porte s’ouvrit avec précaution et Martin-Roget demanda :

— Est-ce toi, Louise ?

L’obscurité était presque encore plus totale dans la maison que dehors et il ne pouvait pas distinguer qui se trouvait près de la porte.

— Oui, c’est moi, répondit une voix lasse et irritée. Rentre vite. Le vent est glacé et je n’arrive pas à me réchauffer. Qui t’accompagne, Pierre ?

— Un ami, dit Martin-Roget ; nous voulons voir l’aristo.

La femme referma la porte derrière eux sans ajouter un mot. Il faisait complètement noir, mais elle semblait savoir se diriger comme un chat, car son pas ne paraissait pas hésiter. L’instant d’après, elle ouvrit une porte intérieure et qui donnait sur une pièce formant cuisine, éclairée par une petite lampe.

— Vous pouvez monter directement, dit-elle aux deux hommes d’une voix morne.

L’étroit escalier partait en colimaçon de derrière une cloison qui le séparait de la cuisine. Martin-Roget monta le premier, suivi de près par Chauvelin. Sur le minuscule palier se trouvaient deux portes, une de chaque côté. Sans autre cérémonie, Martin-Roget poussa violemment celle de droite avec son pied.

Le courant d’air fit vaciller une chandelle de suif, fichée dans le goulot d’une bouteille posée sur une table. On pouvait distinguer une chambre exiguë dont la table, une chaise et une paillasse dans un coin, formaient tout l’ameublement. Une petite fenêtre à angle droit avec la porte n’avait plus de vitre et le vent glacé s’engouffrait par larges bouffées. Sur la table, en plus de la chandelle, se trouvait un pot cassé, avec de l’eau et un quignon de pain noir, taché de moisi.

Sur la chaise à côté de la table, et faisant face à la porte, se trouvait Yvonne, Lady Dewhurst. Sur le mur, juste au-dessus de sa tête, une main malhabile avait tracé en grosses lettres les mots : Liberté ! Égalité ! Fraternité ! et au-dessous : Ou la mort.

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