3.3
Les deux hommes entrèrent et Chauvelin se retira aussitôt dans un coin de la pièce, où il se tint immobile, enveloppé dans son manteau qui dissimulait son visage. Yvonne fixa sur lui ses sombres yeux interrogateurs.
Martin-Roget, en proie à une vive agitation, se mit à arpenter la pièce étroite tel un lion en cage. Par moment, il frappait son poing contre sa paume et des exclamations impatientes lui échappaient. Yvonne suivait ce manège d’un œil distrait, tandis que Chauvelin l’ignorait totalement.
Il surveillait Yvonne de près. Le ravissant visage de la jeune femme portait les traces des souffrances de ces derniers jours. Le froid glacial de cette prison, le manque de nourriture, de chaleur et de sommeil, l’horreur de sa situation présente s’ajoutant au désespoir d’avoir été arrachée à son cher époux, avaient marqué son frais et jeune visage. L’air grave, qui avait toujours formé un si aimable contraste avec ses traits juvéniles, était devenu celui d’une profonde douleur ; ses grands yeux sombres, cernés et comme enfoncés dans leurs orbites, brillant fébrilement, exprimaient une résignation pathétique et une constante horreur. Ses beaux cheveux châtains étaient devenus ternes, ses joues s’étaient creusées et avaient perdu toute trace de couleur.
Martin-Roget s’arrêta, contemplant longuement à la lueur instable de la chandelle tous les ravages que sa brutalité avait infligés au délicat visage de sa prisonnière.
Après un moment, Yvonne cessa de le regarder. Elle semblait devenue inconsciente de la présence des deux hommes et de leurs yeux fixés sur elle.
Chacun d’eux, pourtant, songeait en ce moment à tout le mal qu’il avait l’intention de faire à cet être sans défense, traqué par eux et livré à leur bon plaisir, qui déciderait de sa vie ou de sa mort.
Martin-Roget croisa les bras sur sa poitrine, faisant un visible effort pour garder le contrôle de ses mouvements et de son humeur. L’attitude calme, presque indifférente de la jeune femme l’exaspérait.
— Écoute, ma fille, dit-il enfin avec brusquerie, j’ai eu un entretien avec le proconsul Carrier cet après-midi. Il me reproche ma faiblesse envers toi et trouve que c’est bien trop long de garder en vie durant trois jours des traîtres qui mangent le pain des honnêtes gens. Hier, je t’ai fait une proposition. As-tu réfléchi ?
Yvonne ne répondit pas. Elle était perdue dans ses rêves, très loin de cette chambre sordide et de la présence de ces deux ignobles individus.
Les lèvres serrées, la tête détournée, le regard perdu dans la nuit à travers la fenêtre béante, elle se demandait dans quelle direction pouvait bien se trouver sa chère Angleterre. Elle pensait à son mari tant aimé, et à Combwich Hall, où elle avait passé ces jours inoubliables. Les images les plus délicieuses étaient évoquées l’une après l’autre.
La voix dure de Martin-Roget la ramena brutalement à l’horrible réalité de la minute présente.
— Ton obstination ne te servira à rien, continua-t-il plus calmement, sans pouvoir toutefois effacer de sa voix toute trace d’irritation. Le proconsul m’a donné un nouveau délai pour manifester mon indulgence envers toi et ton père, si cela me plaît. Tu sais quelle est ma proposition : devenir ma femme ; dans ce cas, ton père sera libre de retourner en Angleterre ou d’aller au diable comme il préférera, ou alors la mort, en compagnie de tous les malfaiteurs et criminels qui moisissent actuellement dans les prisons de Nantes. Je te donne un nouveau sursis, pendant lequel tu peux choisir entre une vie honorable et une mort déshonorante. Le proconsul attend la réponse pour ce soir.
Yvonne tourna lentement la tête vers son ennemi :
— Le tyran qui assassine les innocents peut avoir ma réponse maintenant, dit-elle. Je choisis la mort certaine, plutôt qu’une vie de honte.
— Tu parais oublier, rétorqua-t-il, que la loi m’autorise à prendre de force ce que tu t’obstines à me refuser.
— Ne vous ai-je pas dit, monsieur, répondit-elle, que je choisis la mort ? La vie avec vous serait pour moi le déshonneur.
— Je puis trouver un prêtre qui nous mariera sans ton consentement et la religion t’interdit d’attenter à tes jours, dit-il en ricanant.
Elle ne répliqua rien, mais son silence était éloquent. Il le comprit et, retenant un blasphème, il ajouta après un instant :
— Tu préfères donc entraîner ton père dans la mort ? Il te demande de bien réfléchir et d’écouter la raison. Il a donné son consentement à notre mariage.
— Laissez-moi voir mon père, monsieur, répliqua-t-elle avec fermeté, pour entendre de sa bouche ce qu’il a à me dire à ce sujet. Ah ! ajouta-t-elle rapidement, en voyant l’expression de Martin-Roget, vous n’osez pas me le laisser voir. Depuis trois jours, vous nous avez tenus séparés l’un de l’autre et vous nous racontez des mensonges. Mon père est le duc de Kernogan, marquis de Trentemoult, monsieur, ajouta-t-elle avec hauteur, et il préférera mille fois mourir à côté de sa fille plutôt que de la voir mariée à un criminel.
— Et toi, ma fille, reprit Martin-Roget sèchement, préféreras-tu voir ton père marqué comme un malfaiteur et jeté à la Loire ?
— Mon père, répondit-elle, mourra comme il a vécu, en gentilhomme. Nous sommes prêts, lui et moi, à affronter la mort ; elle ne nous effraie pas. Nous subirons le sort de notre roi, de notre reine et de tous ceux qui nous étaient chers et que votre proconsul et ses complices, vos semblables, ont lâchement assassinés. La honte ne peut pas nous atteindre, notre honneur et notre fierté sont hors de portée de vos mains impies et maculées du sang de vos victimes.
Elle avait parlé lentement et avec dignité, sans aucune recherche d’une attitude héroïque, et Martin-Roget lui-même, malgré sa vulgarité, comprit que les paroles de la jeune femme correspondaient à la réalité de sa nature profonde et que rien, ni menaces ni prières, ne la feraient changer.
— Je vois, dit-il, que je suis en train de perdre mon temps en essayant de faire appel à ta raison et à ton bon sens. Tu me tiens pour une brute, peut-être en suis-je une et c’est vous qui m’avez rendu ainsi. Il y a quatre ans, quand c’est vous qui aviez pouvoir sur nous, vous en abusiez pour nous maltraiter. Aujourd’hui, c’est notre tour ; c’est nous, le peuple, qui sommes vos maîtres et qui rendons, pour une infime partie seulement, tout le mal que vous nous avez fait, ce qui est la plus élémentaire justice. En te faisant ma femme, je te sauvais de la mort, mais non de l’humiliation, car cela, tu dois l’endurer et j’y contribuerai de toutes mes forces. Si je veux t’épouser, c’est que j’ai gardé un agréable souvenir de ce baiser que je t’ai volé cette fameuse nuit, ce baiser pour lequel tu m’aurais volontiers fait pendre, si tes gens avaient pu mettre la main sur moi.
Il s’arrêta, essayant de lire dans ses yeux. Mais le regard d’Yvonne Dewhurst était perdu dans une nouvelle rêverie où tout ce qui l’entourait n’avait aucune part. Pas un muscle de son visage n’avait tressailli à l’allusion de l’horrible scène de la voiture.
Il se mit à rire.
— C’est un souvenir déplaisant, n’est-ce pas, ma fière demoiselle ? Le premier baiser d’amour qui s’est posé sur tes charmantes lèvres ne t’a pas été donné par ce noble gentilhomme que tu as jugé digne de ta main et de ton cœur, mais par Pierre Adet, le fils du meunier, une créature qui compte bien moins à tes yeux que ton chien ou ton cheval. Ni toi ni moi, ne sommes prêts à l’oublier…
Yvonne demeura silencieuse. Il s’établit entre elle et Pierre Adet un profond silence qui fut interrompu par la voix de Chauvelin qui dit avec douceur :
— Ne te mets pas en colère, citoyen, à cause de cette fille. Ton temps est trop précieux pour le perdre en de vaines récriminations.
— J’ai terminé, répondit l’autre avec humeur ; elle aura le sort qu’elle mérite. Je suis tout à fait d’accord avec le citoyen Carrier ; il a raison. À la Loire, cette vermine !
— Non, protesta Chauvelin sur un ton affable, n’es-tu pas un peu trop sévère avec la charmante Yvonne ? Souviens-toi que souvent femme varie. Ce qu’elles nous refusent avec indignation aujourd’hui, demain elles nous accordent avec le sourire. Notre belle Yvonne, je parie, n’échappe pas à la règle !
Tandis qu’il parlait, il lançait à Martin-Roget des regards entendus comme pour l’avertir de quelque chose. Les paroles de conciliation qu’il venait de prononcer d’un ton doucereux pouvaient en effet paraître étranges et semblaient dissimuler quelque intention secrète. Martin-Roget était sur le point de perdre patience, il se sentait d’humeur à tout brusquer et à ajouter de nouvelles menaces, afin d’obtenir par la violence ce qu’il ne pouvait obtenir par la persuasion. Mais peut-être souhaitait-il à l’heure actuelle plus ardemment encore d’épouser Yvonne de Kernogan que de la précipiter dans la mort, et il se laissa une fois de plus dominer par Chauvelin dont la volonté était plus forte que la sienne.
— La fille a déjà eu trois jours entiers pour réfléchir, dit-il plus calme, et tu sais toi-même, citoyen, que le proconsul n’attendra pas au-delà de cette journée.
— Elle n’est pas encore terminée, répliqua Chauvelin, il reste encore six heures pour atteindre minuit. Six heures… c’est-à-dire trois cent soixante minutes, donc trois cent soixante occasions pour une femme de changer d’idées, ajouta-t-il sur un ton badin. Je te conseille donc, citoyen, de la laisser pour l’instant à ses réflexions. Je pense qu’elle acceptera le conseil d’un homme de l’âge de son père, qui rend un hommage sincère à sa beauté, et j’espère qu’elle réfléchira à tout cela avec un esprit raisonnable. M. le duc lui en sera très reconnaissant, car s’il n’est pas très à son aise en ce moment, il le sera encore beaucoup moins demain ; les prisons de la ville sont pleines à craquer et je crains que le typhus n’y sévisse. M. de Kernogan a sûrement une très grande répulsion à être jeté dans la Loire ou à être traîné jusqu’à Paris devant la barre de la Convention, non pas en qualité de gentilhomme, mais comme un traître mélangé à une bande d’assassins. Allons, allons, citoyen, ajouta-t-il avec bonhomie, ne tourmentons plus cette charmante dame. Elle a compris la situation et réalisera vite que le mariage avec un honorable patriote n’est pas, après tout, un destin si terrible. Et maintenant permets-moi de me retirer et je te conseille d’ailleurs de faire de même. Elle sera mieux seule pour réfléchir.
Pendant qu’il parlait, il n’avait pas cessé d’observer attentivement la jeune femme. Celle-ci était demeurée impassible et Chauvelin ne put distinguer si cette attitude était dictée par l’espoir ou le désespoir. Il conclut que probablement Yvonne Dewhurst se sentait perdue, car le contraire eût amené un frémissement de tout son être et eût allumé dans ses yeux fatigués une flamme qu’il n’y vit point.
Le Mouron Rouge était à Nantes, Chauvelin en avait la preuve. Mais il avait compris qu’Yvonne l’ignorait.
Sa main tâta nerveusement dans son habit les fameux papiers qui contenaient sûrement une partie des secrets de cet énigmatique Anglais. Chauvelin n’avait pas encore eu l’occasion de les examiner, car l’entretien avec Yvonne Dewhurst lui avait paru plus urgent.
Quelque part dans la ville une horloge sonna six heures ; l’après-midi s’achevait lentement. L’esprit le plus aigu d’Europe était en éveil pour arracher un homme et une femme à un terrible piège dans lequel ils étaient tombés. Chauvelin n’avait plus que quelques heures pour rivaliser d’astuce et d’ingéniosité avec ce redoutable adversaire et, à cette idée, il se sentait frémissant comme un cheval de bataille, humant l’odeur du sang et de la poudre. Il brûlait d’impatience de se mettre au travail, d’ourdir son plan de campagne et de tendre ses filets dans les mailles desquels il espérait bien prendre immanquablement le noble étranger.
Il jeta un dernier coup d’œil perçant sur Yvonne qui n’avait absolument pas bougé, le regard vide, comme absorbée par une vision intérieure, celle de son bonheur à jamais disparu.
— Partons, citoyen, dit-il d’un ton bref. Nous n’avons plus rien à faire ici.
Martin-Roget aurait préféré rester encore pour se repaître de la vue de sa victime qui incarnait pour lui tous les maux qui s’étaient abattus sur sa famille. Néanmoins, subjugué par la forte personnalité de Chauvelin, il céda, mais avant de sortir, en regardant une dernière fois Yvonne, un éclair de triomphe brilla dans ses yeux en voyant l’orgueilleuse jeune femme, jetée dans cette pièce sordide, à la fenêtre sans vitres, n’ayant pour toute nourriture que l’eau croupie d’un pot ébréché et un morceau de pain moisi. Il lui sembla alors que la vengeance était le sentiment le plus doux que puisse éprouver un cœur humain et Pierre Adet, le pauvre fils du vieux meunier injustement pendu par ordre du duc de Kernogan, n’aurait pas changé sa place contre celle de l’élu des dieux.