3.4
De nouveau revenus dans la cuisine de Louise Adet Martin-Roget saisit le bras de son compagnon.
— Assieds-toi un instant, citoyen, dit-il avec insistance, et dis-moi ce que tu en penses.
Chauvelin prit un siège et s’assit ; tous ses mouvements étaient empreints d’une lenteur calculée.
— Je pense, dit-il sèchement, qu’en ce qui concerne ton mariage avec cette fille, tu as perdu.
Louise Adet écoutait en silence et ses yeux exprimaient une haine intense. Ainsi que son frère, elle s’était durant ces trois jours nourrie du même espoir de voir enfin le destin leur apporter leur vengeance si ardemment attendue. Elle s’agitait dans sa cuisine, observant son frère avec inquiétude. Les hommes sont parfois capables de perdre la tête lorsqu’il s’agit d’une jolie fille et il faut souvent la ténacité et la rancune d’une femme pour mener à bien une vengeance implacable.
À la réponse de Chauvelin, Martin-Roget répliqua plus calme :
— Je pensais bien qu’elle s’obstinerait, dit-il. Si je l’oblige à ce mariage, ce que j’ai la possibilité de faire, elle serait capable de se suicider et j’aurai l’air d’un imbécile. Je préfère m’abstenir d’user de mon droit. D’ailleurs, ajouta-t-il avec cynisme, je compte beaucoup sur l’argument du Rat Mort ce soir, et si cela échoue également… eh bien ! comme je n’ai jamais été amoureux de la charmante Yvonne qui a d’ailleurs cessé d’être désirable… je l’incorporerai au troupeau de Carrier, en route pour Paris. Louise, tu m’accompagneras, n’est-ce pas, petite sœur ? Et nous nous paierons le plaisir de voir M. le duc de Kernogan et son adorable fille sur le banc des accusés, mêlés aux criminels et aux prostituées. Nous les verrons marqués du sceau de l’infamie et expédiés à Cayenne. Voir cela, conclut-il en poussant un soupir de satisfaction, mettra mon âme en paix.
Il se tut, une expression de profonde méchanceté sur le visage.
Louise Adet s’approcha de son frère d’un pas traînant. Elle rejeta de la main une mèche de cheveux sombres et plats qui retombait sur son visage pâle. Elle paraissait beaucoup plus vieille que son âge. Son visage, aux pommettes saillantes, aux lèvres exsangues, avait la couleur d’un vieux parchemin. Elle avait froncé les sourcils en entendant les paroles de son frère.
— Le Rat Mort ? demanda-t-elle d’une voix fatiguée, Cayenne ? Qu’est-ce que tout cela veut dire ?
— C’est une merveilleuse idée de Carrier, Louise, répondit son frère. Nous amènerons la fille Kernogan jusqu’à cette horrible taverne et, ce soir, les « Marats » feront une descente dans ce lieu mal famé pour arrêter tous les gens qui s’y trouveront. Puis on les enverra à Paris où ils seront jugés comme des criminels et envoyés soit à la guillotine, soit à Cayenne. Et les Kernogan seront parmi cette lie ! Qu’en penses-tu, ma fille ?
Louise ne répondit rien. Elle regardait son frère et ses yeux ternis semblaient boire avidement chacune de ses paroles, tandis qu’elle passait machinalement la main sur son front comme pour chasser, dans un effort pathétique, toutes les pensées étrangères à sa vengeance.
La voix douce de Chauvelin interrompit sa rêverie.
— En attendant, dit-il froidement, n’oublie pas mon avertissement, citoyen. Des gens extrêmement puissants et habiles travaillent actuellement pour t’arracher ta proie. Comment comptes-tu t’y prendre pour amener la fille jusqu’au Rat Mort ? Carrier t’a prévenu qu’il y a des espions partout, et moi je t’ai mis sur tes gardes contre ces Anglais bien plus dangereux encore. Ils seront aux aguets pour se saisir de la jeune femme et l’enlever sous ton nez.
Martin-Roget laissa échapper un violent juron.
— Cette brute de Carrier me laisse dans l’embarras, cria-t-il ; je ne crois ni à tes cauchemars, ni à tes Anglais, néanmoins il eût été préférable que je puisse amener cette femme sous escorte jusqu’à la taverne.
— Il te l’a refusé, répliqua Chauvelin, et d’ailleurs, cela ne servirait pas à grand-chose. Toi et moi, citoyen Martin-Roget, nous devons agir en dehors de Carrier. Tes amis, là-bas, ajouta-t-il en désignant la rue d’un signe de la tête, doivent redoubler d’attention. Les paysans de Vertou ne sont absolument pas à la hauteur de se mesurer avec ces Anglais, mais ils ont des poings solides et, en cas d’attaque pendant le trajet, cela pourrait nous être utile.
— Il serait plus simple, intervint durement Louise, de l’assommer. Les gars pourraient ensuite la porter jusqu’à la taverne.
— Non, interrompit Chauvelin d’un ton tranchant, cela ne simplifierait rien et risquerait de nous mettre Carrier à dos. N’oubliez pas que le capitaine Fleury et la moitié de la compagnie Marat seront postés autour du Rat Mort. Ils pourraient intervenir, arrêter vos amis et leur arracher la fille et tous nos plans seraient alors à l’eau… On ne sait jamais quel double jeu Carrier est capable de jouer. Non, non ! il ne faut pas traîner cette fille de force jusque là-bas, il faut qu’elle tombe de son plein gré dans le piège.
— Mais, nom d’un chien ! comment l’obtenir ? cria Martin-Roget en frappant violemment la table de son poing. Cette femme ne nous suivra pas de son plein gré, ni moi ni Louise.
— Elle suivra donc un inconnu, enfin quelqu’un qu’elle croira être un inconnu et qui aura su gagner sa confiance…
— Impossible, soupira Martin-Roget d’un air incrédule.
— Rien n’est impossible, citoyen, répliqua Chauvelin avec douceur, et j’ai peut-être une idée si tu me fais confiance…
— C’est risqué, interrompit Martin-Roget. Tu es tellement obsédé par tes Anglais que tu pourrais laisser échapper ces aristos.
— Parfait, citoyen, reprit Chauvelin. Alors, charge-toi de faire escorter Yvonne au Rat Mort avant minuit. J’ai encore beaucoup d’autres choses à faire et je serais enchanté d’être dégagé de ce souci.
— Je t’ai déjà dit que je ne sais pas comment m’y prendre, s’écria rageusement Martin-Roget.
— Alors, pourquoi ne pas me laisser agir ?
— Que comptes-tu faire ?
— Pour l’instant, je vais de nouveau aller me promener sur les quais et communier une fois de plus avec le vent.
Martin-Roget ne put retenir une exclamation violente. Chauvelin reprit, imperturbable :
— Tu l’as reconnu toi-même, citoyen, le vent est un excellent conseiller qui clarifie les idées. Tu veux que la fille Kernogan soit arrêtée à l’intérieur de la taverne et tu ne sais pas comment y arriver, sauf en employant la violence, ce qui, pour des raisons déjà énumérées, est à rejeter ; pour ces mêmes raisons, Carrier a refusé de la faire amener de force. D’un autre côté, tu admets qu’elle ne te suivra pas de son plein gré… alors, citoyen, nous devons sortir de cette impasse, car nous n’allons pas laisser ce détail faire échec à nos plans. Je vais donc aller consulter le vent.
— Je ne te permettrai pas de faire quoi que ce soit sans en être averti, grommela Martin-Roget.
— Me croirais-tu donc capable d’agir de la sorte ? reprit Chauvelin. D’ailleurs j’aurai besoin de ta collaboration, ainsi que de celle de ta sœur.
Martin-Roget, se sentant à bout d’arguments, soupira.
— Dans ces conditions, soit ! dit-il non sans réticence, mais n’oublie pas que les Kernogan m’appartiennent ! Je les ai amenés à Nantes pour mes affaires et non pas pour les tiennes. Je ne permettrai pas que ma vengeance soit mise en jeu au profit de tes folles idées.
— Qui a parlé de favoriser mes projets, citoyen Martin-Roget ? reprit Chauvelin avec une politesse exquise. Que suis-je de plus qu’un modeste rouage au service de la République ? Un rouage qui, de plus, s’est avéré être inutile. Je n’ai qu’un désir, celui de t’aider au mieux de mes possibilités. Tes ennemis sont les ennemis de la République, donc les miens, et mon but est de t’aider à les anéantir.
Martin-Roget hésitait toujours ; il répugnait à n’être plus qu’un simple instrument entre les mains de cet homme qu’il aurait méprisé s’il avait osé. Il aurait voulu se moquer de ses avertissements réitérés au sujet de ces espions anglais et de leur éventuelle présence à Nantes, mais il ne pouvait se défaire complètement d’une certaine appréhension à leur sujet. L’idée de Carrier était si merveilleuse, si pleinement satisfaisante, que le paysan parvenu qu’il était se sentait prêt à renoncer à son arrogance et à s’humilier pour la réaliser.
Bien que brûlant d’envie d’écarter Chauvelin de toute cette affaire, il finit par céder en rechignant.
— Bon, dit-il enfin, fais comme tu voudras. Aussi longtemps que cela ne s’oppose pas à mes projets, je te laisse agir.
— Je ne pourrai que les favoriser, répliqua Chauvelin. Si tu veux suivre mes instructions, je te donne ma parole que la fille se rendra d’elle-même au Rat Mort et à l’heure qui te conviendra.
— Quand et où nous retrouverons-nous ? questionna Martin-Roget.
— Je serai de retour dans une heure, et je vous expliquerai à tous deux ce que vous avez à faire.
En disant ces mots, Chauvelin prit son chapeau, s’enveloppa dans son manteau, salua brièvement de la tête Martin-Roget et sa sœur, puis sortit et se dirigea rapidement vers les quais.