‹ Le rire du Mouron RougeChapitre 55 sur 83 · 3.5

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Délivré de la présence encombrante de Martin-Roget, Chauvelin se mit à réfléchir. Pour la première fois de sa vie peut-être il éprouvait cette sensation enivrante à la perspective d’une lutte qui risquait de devenir passionnante. Il palpa une nouvelle fois dans sa poche les mystérieux papiers qui allaient probablement lui procurer le moyen d’assouvir lui aussi sa vengeance. Il se sentait de nouveau le chef, celui qui menait le jeu, et puisque l’ennemi qui l’avait si souvent bafoué lui lançait un défi, il le relevait volontiers et le combat allait avoir lieu ce soir même.

Lui, qui pourtant avait vécu tous les épisodes de la Terreur, qui en avait traversé les horreurs avec un parfait sang-froid, sentait son cœur battre d’émotion au seul contact de ces papiers.

Arrivé sur le quai, il s’arrêta et sembla hésiter sur la direction qu’il devait prendre. Son très modeste appartement était à l’autre bout de la ville et chaque minute comptait. Le bureau qui était mis à sa disposition au Bouffay se trouvait à quelques pas, mais il y avait tous ces indiscrets qui pouvaient venir le déranger à tout instant. Cependant, tout compte fait, c’est là qu’il décida de se rendre.

Le concierge et le greffier le laissèrent passer sans difficulté, par indifférence ou manque de vigilance. Chauvelin ne put se défendre de penser avec amertume au temps où, puissant encore, toutes les portes s’ouvraient au simple énoncé de son nom.

Il traversa rapidement le hall, où personne ne fit attention à lui et, une fois dans son petit bureau, il tira soigneusement les rideaux et poussa la table et une chaise hors du champ de vision de tout regard indiscret qui aurait pu l’observer par le trou de la serrure.

Ce ne fut que quand il eut pris toutes ces précautions qu’il sortit enfin les précieux papiers de sa poche. Il défit le ruban rouge qui les reliait, les étala sur la table devant lui et se mit à les examiner un à un avec le plus grand soin. Au cours de cette lecture, qui dura quelque temps, il laissa échapper tantôt des exclamations de colère et d’impatience, tantôt des ricanements.

Quand il eut terminé, il rassembla les papiers, les noua à nouveau et les remit dans sa poche. Une expression de farouche détermination passa sur son visage.

« Ah ! si seulement j’étais encore aussi puissant qu’il y a quelques années, soupira-t-il avec aigreur, je saurais le traiter comme il le mérite. Ah ! mon courageux Sir Percy Blakeney, vous êtes donc à Nantes et vous avez tenu à me faire savoir comment et pourquoi vous êtes venu. Vous pensez probablement que je n’ai plus de pouvoir. Enfin…, ajouta-t-il, mais cette fois avec une nuance de satisfaction, enfin, à moins que Carrier ne soit encore plus bête que je ne le pense, je crois que je te tiens cette fois, insaisissable Mouron Rouge ! »

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