‹ Le rire du Mouron RougeChapitre 56 sur 83 · 4.1

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Ce n’était pas chose facile que d’obtenir une audience du proconsul à une heure aussi tardive et surtout pour quelqu’un comme Chauvelin depuis sa disgrâce. Cependant il n’hésita pas à se présenter à la présidence du dictateur de Nantes.

— Je dois immédiatement parler au citoyen-proconsul, dit-il, c’est très urgent.

Fleury, à qui il s’était adressé, lui répondit sur un ton à peine poli :

— Le proconsul dîne en ce moment. Reviens demain, citoyen.

— Il s’agit d’une affaire qui concerne la sûreté de l’État, insista Chauvelin.

— La santé du proconsul est également une affaire d’État, grommela Fleury ; il est à table et on ne doit pas le déranger.

— Citoyen-capitaine Fleury, dit Chauvelin d’une voix menaçante, tu risques d’être complice d’un désastre. Le danger et le déshonneur menacent le proconsul et tous ses partisans. Je dois à l’instant même voir le citoyen Carrier.

Heureusement pour Chauvelin, il y avait deux clefs magiques, capables d’ouvrir les portes du sanctuaire : la peur et la cupidité. Chauvelin essaya les deux et réussit. Il menaça et corrompit le grossier Fleury qui accepta finalement de le laisser entrer.

Il fut de nouveau introduit dans la même antichambre où il s’était trouvé au début de l’après-midi. La porte menant au boudoir de Carrier était ouverte et le jeune Lalouët montait la garde.

Le proconsul, écumant de rage d’avoir été dérangé, donna libre cours à sa colère contre l’importun.

— Si les nouvelles que tu apportes ne sont pas dignes de mon attention, hurla-t-il, je t’enverrai moisir en prison ou je te ferai boire l’eau de la Loire.

Chauvelin, impassible. laissa passer l’orage ; puis, lorsque l’autre se fut un peu apaisé, il dit calmement :

— Citoyen-proconsul, je suis venu te dire que l’espion anglais qui se nomme le Mouron Rouge est actuellement à Nantes. Il y a une récompense de vingt mille francs pour sa capture et je voudrais ton aide pour l’arrêter.

Carrier cessa brusquement de jurer ; il pâlit et se renversa dans son fauteuil.

— Ce n’est pas vrai… ce n’est pas possible, balbutia-t-il d’une voix rauque.

— C’est certain, je l’ai vu de mes propres yeux il y a à peine une heure…

— Quelles sont tes preuves ?

— Je te les montrerai, mais seulement après avoir franchi le seuil de ton sanctuaire. Laisse-moi entrer, citoyen-proconsul, et ferme les portes derrière moi et non à mon nez. Ce que je suis venu te dire ne peut s’écouter qu’entre quatre murs.

— Je te ferai parler, interrompit Carrier dont la voix s’étranglait de rage. Je t’obligerai… maudit traître ! cria-t-il avec plus de force. Misérable, tu veux donc par ton silence protéger ces scélérats ? Je t’enverrai pourrir dans la Loire avec d’autres traîtres bien moins redoutables que toi.

— Si seulement tu savais, répliqua Chauvelin avec douceur, combien la vie m’importe peu ! Je ne vis que pour être quitte un jour avec mon ennemi. Cet homme se trouve à Nantes, et je suis un oiseau de proie à qui on aurait coupé les ailes. Si tu ne veux pas m’aider, cet ennemi restera libre et alors il m’est égal de mourir.

Carrier hésitait. Pourtant, la peur l’avait saisi à la gorge, et le ton sincère de Chauvelin paraissait garantir la véracité de ses assertions. Si vraiment ces hommes étaient à Nantes, alors sa vie à lui, Carrier, était en danger. Il avait appris à craindre l’action de ces mystérieux Anglais et surtout de leur chef, qu’on tenait pour des espions à la solde du gouvernement britannique et qui, non seulement s’efforçaient de soustraire des traîtres à leur punition méritée, mais de plus étaient des tueurs à gages, payés par M. Pitt pour assassiner tous les bons patriotes. Au nom du Mouron Rouge prononcé par Chauvelin, le sang avait fui les joues du proconsul. Il appela Lalouët auprès de lui, s’accrochant à ce garçon comme au seul être au monde en qui il eût confiance.

— Que devons-nous faire, Jacques ? chuchota-t-il. Devons-nous le faire entrer ?

Le jeune homme se libéra brutalement de l’étreinte de son maître.

— Si tu veux les vingt mille francs, citoyen, dit-il en riant, écoute calmement ce que le citoyen Chauvelin a à te dire.

La peur, la rapacité et l’orgueil se livraient une âpre lutte dans l’âme de Carrier. L’idée des vingt mille francs l’avait mis en appétit, l’argent était rare ; d’un autre côté le spectre de la mort le hantait jour et nuit. Par ailleurs, il tenait au mystère dont il s’entourait et il se vantait que personne, hors les quelques élus, n’avait encore franchi le seuil de son sanctuaire. De plus, il craignait Chauvelin autant pour les mauvais desseins dont il le croyait capable que pour la faiblesse momentanée dont le maudit ci-devant ne manquerait pas de faire état.

Il réfléchit pendant cinq bonnes minutes, durant lesquelles un silence de mort régna dans les deux pièces, interrompu seulement par le tic-tac d’une admirable pendule Boulle et par la respiration haletante du misérable.

Chauvelin fixait de ses yeux pâles la pièce obscure, dans laquelle se devinait à peine la silhouette du proconsul, vautré dans son fauteuil. Laquelle de ses passions allait l’emporter sur les autres ? Durant cette attente, Chauvelin sentit que ses nerfs étaient mis à une dure épreuve. Il savait que sa seule chance d’être enfin quitte avec son adversaire dépendait d’une décision de cet homme abject, dont il espérait avoir flatté la cupidité et avivé la peur de mourir, mais chez qui l’orgueil et le caprice avaient leur mot à dire.

Ce fut finalement la rapacité qui l’emporta. Une exclamation impatiente de Lalouët fit sortir Carrier de sa sombre rêverie et hâta peut-être une décision qui allait avoir de lourdes conséquences pour les deux hommes.

— Fais entrer le citoyen Chauvelin, Lalouët, dit-il enfin ; je l’écouterai.

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