4.2
Chauvelin ne fut nullement impressionné de franchir le seuil de ce lieu entouré de tant de mystère. Il pénétra dans le fameux sanctuaire sans même jeter un regard sur les innombrables chefs-d’œuvres qui s’y entassaient.
Aussi impénétrable qu’à son habitude, il s’inclina devant Carrier et prit la chaise qu’on lui indiquait. Lalouët avait placé un candélabre sur une console derrière Carrier afin que le visage du proconsul demeurât dans l’obscurité, tandis que celui de Chauvelin était violemment éclairé.
— Alors ! dit brutalement Carrier, quelle est cette histoire d’espions anglais à Nantes ? Comment ont-ils pu entrer ? Qui est coupable de cette négligence ? Nom d’un chien ! de nos jours les négligents sont des traîtres.
Il parlait fort, dissimulant sa peur sous sa volubilité. Puis, se ramassant sur lui-même comme un chat prêt à bondir, il ajouta :
— Et comment se fait-il, citoyen, que tu sois le seul dans la ville à être au courant de leur présence ?
— Je les ai aperçus cet après-midi après t’avoir quitté, répliqua Chauvelin avec calme ; je savais bien qu’ils viendraient lorsqu’ils découvriraient que Martin-Roget avait amené les Kernogan ici. La fille Kernogan est la femme de l’un d’eux.
— Maudit soit cet imbécile de Martin-Roget qui nous accable de cette canaille ! Avions-nous besoin de ces criminels dans notre ville ? hurla Carrier.
— Pourquoi te plaindre, citoyen-proconsul ? répondit Chauvelin. Tu ne laisseras sûrement pas échapper ces Anglais. Et si tu réussis là où tout le monde a échoué, tu gagneras vingt mille francs de récompense et la reconnaissance de tout le Comité de salut public.
Le jeune Lalouët intervint :
— Continue, citoyen Chauvelin. S’il y a vraiment vingt mille francs à gagner à ce jeu, ajouta-t-il avec une ironie cinglante, je peux t’assurer que le Proconsul s’intéressera à ton affaire. N’est-ce pas, Carrier ?
Entre-temps, Chauvelin avait tiré les papiers de sa poche et défait le ruban qui les reliait, puis il les étala sur le bureau de Carrier.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda ce dernier.
— Ce sont des papiers, répondit Chauvelin, que l’un de tes « Marats », un domine du nom de Paul Friche, a trouvés par terre en suivant ces Anglais. Je les avais aperçus de loin et j’ai lancé les « Marats » à leur poursuite. Friche a pu les suivre pendant un instant, puis il a perdu leur trace dans l’obscurité.
— Qui sont ces imbéciles qui ont laissé échapper des assassins ? grogna Carrier, je les ferai disparaître dans la Loire.
— Tu feras ce que tu voudras, citoyen Carrier, mais pour l’instant je te conseillerais d’examiner ces papiers.
Chauvelin les tria de nouveau, puis les tendit au proconsul. À ce moment, l’insolent Lalouët, qui était assis dans le bureau, les jambes pendantes, les arracha des mains de Carrier et se mit à les examiner avec curiosité.
— Peux-tu comprendre ce charabia ? demanda-t-il. Sais-tu parler l’anglais ?
— Pas très bien, répliqua Carrier, mais assez pour reconnaître cette abominable chanson sans rime ni raison qui a fait le tour de tous les Comités de salut public.
— Je la connais par cœur, continua le jeune Lalouët ; j’étais à Paris lorsque Robespierre en reçut une copie. Par Dieu ! ajouta-t-il en riant grossièrement, ce qu’il a juré !
— Si seulement je savais pourquoi ce satané Anglais distribue partout ses pamphlets, cria Carrier. Quant à ses vers ridicules… je ne vois pas…
— À première vue, interrompit Chauvelin, ils paraissent bêtes et enfantins, mais au fond ils essayent d’être drôles et veulent nous ridiculiser. Les Anglais sont des gens curieux et, si tu les connaissais aussi bien que moi, tu ne serais pas autrement surpris de voir un homme s’amuser d’une méchante plaisanterie avant de risquer sa tête.
— Ces fadaises en sont un exemple, conclut Lalouët, et d’une voix de fausset, il se mit à réciter :
Est-il ici ? serait-il là ?
Chauvelin tremble dès qu’il bouge…
Satan lui-même le créa,
L’insaisissable Mouron Rouge.
Il reposa le papier en disant :
— C’est blessant et sans intérêt.
— Maudit Anglais, murmura Carrier, attendez seulement que je mette la main sur lui…
Et il esquissa un geste expressif qui amusa Lalouët.
— Quels sont les autres documents, citoyen ? reprit-il.
— Voici une lettre.
— Lis-la-moi, ordonna le proconsul, ou plutôt, traduis-la-moi, je n’entends rien à leur jargon.
Chauvelin prit un papier recouvert d’une fine écriture et se mit à lire à haute voix en traduisant au fur et à mesure :
Nous voilà enfin arrivés, mon cher Tony ! Ne vous avais-je pas dit que nous pourrions aller partout, malgré les mesures prises contre nous ?
— Ah ! les diables impudents ! interrompit Carrier.
Chauvelin continua :
Pensiez-vous vraiment qu’ils pourraient nous empêcher d’arriver à Nantes alors que Lady Dewhurst s’y trouvait prisonnière ?
— Qui est-ce ? interrogea le proconsul.
— C’est la Kernogan, expliqua Chauvelin, elle a épousé en cachette et contre le consentement de son père, un Anglais nommé Dewhurst, qui est également un membre de cette maudite ligue du Mouron Rouge.
Puis il reprit sa lecture :
Comment deviner des espions anglais sous les guenilles de quelques pauvres types qu’on emploie à ramasser la tourbe et qui retournent chez eux au crépuscule, couverts de poussière ? Si vous avez le plaisir de rencontrer avant moi notre cher ami, M. Chambertin, faites-lui toutes mes amitiés et dites-lui que je me fais une joie de me moquer de lui comme à Calais, à Boulogne, à Paris… et maintenant à Nantes !
— Que diable signifie tout cela ? s’exclama Carrier, impatienté.
— Tu ne comprends pas, citoyen ? demanda Chauvelin. Pourtant, j’ai traduit très clairement.
— Ce n’est pas une question de langage, répliqua Carrier agacé, c’est le sens des mots qui m’échappe. Pour moi, tout cela n’est que du bavardage et je n’y comprends rien. Cet homme veut agir en secret, n’est-ce pas ? Il a la réputation d’être malin, astucieux et pourtant il écrit à son ami des choses sans queue ni tête, des allusions au passé, des histoires sur un certain M. Chambertin que je ne connais pas. Tout cela me semble dépourvu de sens et je ne vois absolument pas en quoi cela nous concerne.
— Je serais également dérouté, répondit Chauvelin, un pâle sourire sur les lèvres, si je ne connaissais l’homme. Dépourvu de sens, dis-tu ? En effet, il fait des choses insensées par moments, et à d’autres il est d’un courage et d’une astuce incroyables. De plus, il est très vantard. Il voulait nous faire savoir, à toi, à moi, à nous tous, comment ils ont réussi à pénétrer dans Nantes pourtant si bien gardée ; maintenant que j’y réfléchis, cela a dû leur être facile sous le déguisement des ramasseurs de tourbe. Ces hommes, qui travaillent en dehors des murs mais qui habitent la ville, reviennent des tourbières chaque jour à la nuit tombante. Ces maudits Anglais se déguisent avec énormément d’habileté ; d’ailleurs la plupart sont des comédiens-nés. Ils disposent de beaucoup d’argent et d’audace et ils ont facilement pu emprunter ou acheter quelques hardes à ces pauvres qui habitent les dunes, puis se mêler à la foule des travailleurs. J’avoue que ce coup est habile. Le Mouron Rouge est ingénieux, voilà tout, et jusqu’à maintenant la chance lui a souri. Nous verrons la suite.
Carrier avait écouté en silence. Le calme de Chauvelin s’était communiqué à lui et sa colère était tombée. Accoudé sur son bureau, il regardait fixement l’homme assis en face de lui et dont le visage paraissait de marbre. Même Lalouët avait perdu de son insolence. La présence de la mystérieuse et insaisissable personne de cet Anglais si audacieux planait sur eux et les impressionnait. Ils se trouvaient devant un problème exceptionnel, dont la solution demandait d’autres moyens que ceux employés habituellement. Tous deux sentaient également que Chauvelin, malgré tous ses échecs passés, était le seul homme capable de se mesurer avec un pareil adversaire.
— Supposes-tu, citoyen Chauvelin, demanda Carrier au bout d’un moment, que ces papiers aient été semés volontairement par cet Anglais pour qu’ils arrivent entre tes mains ?
— Cela se pourrait, il faut s’attendre à tout avec un homme pareil.
— Continue, citoyen. Qu’y a-t-il d’autre dans ces sacrés papiers ?
— Il y a une carte de Nantes et une carte de la côte et du Croisic. Il y a également des coupures de journaux anglais et français qui paraissent dénués de tout intérêt pour nous. Puis, deux factures, l’une d’un tailleur, l’autre d’un soyeux de Lyon qui a fourni pour cent livres de soie à cravates. Enfin, il y a encore une lettre parmi tout ce fatras, qui me paraît avoir une certaine importance…
En disant ces mots, il brandit un papier sous les yeux du proconsul.
— Lis cette lettre, ordonna Carrier.
— Elle est écrite en anglais et adressée à Lady Anthony Dewhurst, reprit Chauvelin, tu sais bien, la femme Kernogan, et voici ce qu’elle contient :
Ne perdez pas espoir. Vos amis sont dans la ville et veillent sur vous. Essayez chaque soir, une heure avant minuit, d’ouvrir la porte de votre prison et un soir elle cédera. Sortez alors et descendez l’escalier sans faire de bruit. En bas vous rencontrerez une main amie. Prenez-la en toute confiance, elle vous mènera vers la liberté et le salut. Courage et silence !
Lalouët avait regardé par-dessus l’épaule de Chauvelin, tandis que ce dernier traduisait la lettre. Tout à coup, il montra du doigt le bas de la page :
— Et voici le fameux signe dont nous avons tant entendu parler dernièrement, s’écria-t-il. Une fleur rouge à cinq pétales, le mouron rouge, je suppose.
— Oui, le Mouron Rouge, murmura Chauvelin. Un défi de sa part, ou un accident, qui sait ? En tout cas, ces lettres sont entre nos mains et nous donneront les armes pour le combattre et le vaincre.
— Tu as vraiment de la chance, citoyen Chauvelin, interrompit Carrier avec ironie, de m’avoir à tes côtés pour t’aider, et cette fois on ne se moquera pas de moi comme on l’a fait avec Caneille et toi en septembre dernier. On ne me trompera pas comme tu l’as été à Calais, ou Héron à Paris. Ce scélérat ne m’échappera pas !
— Sa capture ne devrait pas être difficile, ajouta Lalouët ; la chance s’est détournée de cet homme, puisque sa présence ici a pu être découverte grâce à la perte de ses papiers et que le tout-puissant proconsul est aujourd’hui son adversaire.
Chauvelin feignit de ne pas entendre ces dernières paroles. Il était persuadé que cette brute grossière et ce jeune fat méconnaissaient les qualités et l’astuce diabolique de cet homme exceptionnel. D’ailleurs lui-même, un des hommes les plus intelligents de la Révolution, s’était souvent trouvé débordé par toutes les inventions extraordinaires de l’Anglais. Il était absolument certain que la perte des documents en pleine rue faisait partie d’un plan en vue de libérer Lady Dewhurst, mais de ce plan, il ne connaissait, hélas ! que cette fraction.
Il prit la lettre qu’il venait de lire à Carrier et la tourna et retourna entre ses doigts, comme si cette simple feuille, en dehors de son texte, allait lui révéler des secrets invisibles. Le moment de la revanche était venu, de cela Chauvelin était sûr ! Il avait reçu de l’insaisissable Mouron Rouge plus d’humiliations qu’il n’eût jamais cru pouvoir endurer. Mais enfin l’heure de la victoire avait sonné, s’il savait garder le contrôle de ses nerfs, rester à l’affût et avant tout s’il pouvait compter sur le concours du vaniteux Carrier. Mais voilà, c’était là où le bât blessait ! Depuis que Chauvelin n’avait plus de pouvoir, on le méprisait, on se moquait de lui. Il savait qu’il pouvait protester, supplier, pleurer, personne ne lèverait le petit doigt pour lui. Il grinça des dents à la pensée de cette brute abjecte qui, à l’heure actuelle, possédait la toute-puissance pour laquelle Chauvelin aurait donné la moitié de sa vie. Mais, par contre, il possédait quelque chose que personne n’avait pu lui prendre, la faculté de suggérer aux autres des actions profitables à lui-même. Il avait l’art de manier les gens comme des marionnettes.
Carrier, lui, avait le pouvoir ; il avait une armée de mercenaires à sa disposition, il était avide de toucher la récompense, la peur et la cupidité allaient faire le reste. Chauvelin n’avait rien à faire d’autre que de se servir de cet homme comme d’un instrument docile. À partir de maintenant, chaque minute, chaque seconde devenait précieuse, tout était possible.
Chauvelin éprouvait un sombre plaisir à passer en revue la situation, à envisager le danger que représentait pour lui un nouvel échec, qui se produirait infailliblement s’il ne se montrait pas capable de rivaliser d’audace et d’intelligence avec son terrible adversaire et de le vaincre. Il examinait attentivement le visage renfrogné et menaçant de Carrier, dont la physionomie exprimait la bassesse et la vanité.
Certes, il était cruel de dépendre d’une aussi vile créature, d’être à la merci de ses caprices, alors que tous ses espoirs, son avenir, le salut de la Révolution étaient en jeu. Mais loin de le rebuter, cette difficulté supplémentaire était un attrait de plus pour cet homme qui aimait avant tout l’intrigue et l’aventure.
Il respira profondément comme un prisonnier qui retrouve enfin l’air libre après une longue captivité, et redressa ses frêles épaules tandis qu’un éclair de triomphe brillait dans ses yeux. Il avait compris, en examinant Carrier et Lalouët, qu’il pouvait dominer les deux hommes. Il aurait la diplomatie et le doigté nécessaires pour ne pas blesser l’orgueil du proconsul.
Tandis que ce dernier s’abandonnait à sa cupidité dans l’espoir de toucher la récompense promise et que Martin-Roget rêvait d’exercer sa grossière vengeance sur cet homme et cette femme qui lui avaient fait du tort autrefois, Chauvelin, lui, se sentait appelé à une tâche supérieure, celle d’anéantir un ennemi de la Révolution qui dépensait sa vie et sa fortune à combattre son idéal et à lui soustraire des victimes. La destruction d’un pareil adversaire était digne de l’ambition d’un patriote.
Toute l’arrogance de Carrier était tombée en face de ce danger qui glaçait son cœur de lâche. Se détournant pour la première fois de son favori Lalouët, il semblait maintenant vouloir s’appuyer sur Chauvelin. Il savait que plus d’un chef de la Révolution avait tremblé devant cette petite fleur rouge, et le proconsul avait toutes les raisons de craindre un juste châtiment. Il connaissait ses propres faiblesses et vivait dans la terreur constante d’être assassiné. Marat n’était-il pas mort poignardé ? On prêtait à ces espions anglais des intentions criminelles et des forces surhumaines. Il sentait également que, malgré ses échecs, Chauvelin lui était intellectuellement supérieur et, bien qu’ayant gardé son air autoritaire, il observait attentivement son interlocuteur, prêt à suivre ses directives.