‹ Le rire du Mouron RougeChapitre 58 sur 83 · 4.3

4.3

À la fin, Carrier se décida à parler.

— Et maintenant, citoyen Chauvelin, dit-il, nous connaissons les faits. Nous savons que ces criminels sont effectivement à Nantes. La question est de savoir comment nous allons les arrêter.

Chauvelin ne répondit pas immédiatement. Il rassembla d’abord tous les précieux papiers et les remit dans sa poche, puis il dit d’une voix calme :

— Nous mettrons la main sur eux grâce à la femme Kernogan.

— Comment ?

— C’est très simple. Où elle se trouvera, les Anglais se trouveront ! Ils sont à Nantes uniquement dans le but d’arracher cette femme et son père de tes griffes…

— Alors la prise sera excellente au Rat Mort, s’écria Carrier en riant. N’est-ce pas, Jacques, petit polisson ? Toi et moi, nous irons voir ça ! Tu te plaignais que la vie à Nantes devenait monotone. Que des noyades et des mariages républicains ! Tu commençais à être blasé de tout cela. Mais que dirais-tu de la capture de ces maudits Anglais ? Cela te fera circuler le sang peut-être, petit paresseux, va !… Continue, citoyen Chauvelin, ajouta-t-il en se frottant les mains, continue, je t’en prie, tu m’intéresses énormément.

— Tu comptes les arrêter à l’intérieur du Rat Mort ? questionna Chauvelin.

— Mais oui, Martin-Roget veut amener la Kernogan là-bas, n’est-ce pas ?

— C’est cela.

— Et tu affirmes que là où se trouvera cette femme, les autres viendront ?

— C’est évident, répondit Chauvelin.

— Ce qui veut dire, reprit Carrier d’un air gourmand, dix mille francs de cet imbécile de Martin-Roget pour voir les Kernogan arrêtés au Rat Mort, et vingt mille pour la capture des espions anglais !

— Tu oublies, citoyen, dit Chauvelin sèchement, que la femme Kernogan n’est pas encore dans la taverne. Tu as refusé de la faire escorter jusque-là.

— Je ne peux pas le faire, mon petit Chauvelin, dit Carrier d’un ton patelin, mais un peu dégrisé par ce reproche. Tu vois bien que je ne peux pas faire amener de force par mes « Marats » une aristo dans une maison mal famée, puis de l’y faire arrêter. Non, ça ne peut pas marcher, je t’assure, citoyen, vous devez comprendre ma situation, Martin-Roget et toi. Tu ne sais pas comme on m’espionne ; non, vraiment, je ne peux pas me mêler de cette première partie de l’opération. Il faut que cette femme y aille toute seule, sinon tout le reste de notre plan tombe à l’eau. Cet imbécile de Martin-Roget doit trouver un moyen ; après tout, c’est son affaire. Ou toi, tu pourrais peut-être t’en occuper, ajouta-t-il d’un ton enjôleur ; tu es tellement habile, mon petit Chauvelin.

— Oui, j’ai justement un moyen, dit l’autre, un moyen par lequel la Kernogan quittera la maison de la citoyenne Adet et se rendra à la taverne du Rat Mort de son plein gré. Ta réputation sera ainsi sauvegardée, citoyen Carrier. Mais supposons, ajouta-t-il, que durant son trajet d’une maison à l’autre, ces Anglais réussissent à l’enlever…

— Voyons, est-ce possible ? demanda Carrier en haussant les épaules d’un air incrédule.

— Très possible, citoyen, et tu n’en douterais pas si tu connaissais le Mouron Rouge comme je le connais. Je sais ce dont il est capable. Il n’y a rien qu’il n’ose entreprendre et il y a peu d’entreprises dans lesquelles il échoue. Il est fort comme un bœuf et agile comme un chat. Il voit dans l’obscurité et n’a pas son pareil pour disparaître dans une foule. Il apparaît ici, puis là, on ne sait jamais d’où il va surgir, il semble être partout à la fois et il est de plus passé maître dans l’art du déguisement. Ah ! je t’assure, citoyen, que nous aurons besoin de toutes les ressources de notre ingéniosité pour déjouer les machinations d’un pareil adversaire.

Carrier réfléchit durant un instant.

— Hum ! s’exclama-t-il enfin avec un petit rire sardonique. Tu as peut-être raison, citoyen Chauvelin. Tu n’es pas à ta première affaire avec cette fripouille rusée… Mais rassure-toi, nous ne laisserons rien au hasard. Mes « Marats » seront friands de cette capture. Nous promettrons mille francs au capitaine Fleury et d’autres récompenses à distribuer parmi les hommes si nous attrapons ces Anglais ce soir. N’aie aucune crainte, rien ne sera laissé au hasard, répéta-t-il avec force.

— Dans ce cas, répliqua Chauvelin d’un ton autoritaire, tu dois m’accorder deux choses, citoyen Carrier.

— De quoi s’agit-il ?

— Tu dois donner l’ordre au capitaine Fleury de se mettre à ma disposition avec la moitié de ses « Marats ».

— Ensuite ?

— Tu dois leur permettre d’intervenir si jamais il y avait une tentative d’enlèvement.

Carrier hésita un instant, mais pour la forme seulement. Il était dans sa nature de ne rien accorder sans rechigner.

— Bon, dit-il enfin, j’ordonnerai à Fleury d’être aux aguets aux alentours du Rat Mort et d’intervenir en cas de rixe. Est-ce que cela te convient ainsi ?

— C’est parfait. D’ailleurs j’y serai également, quelque part, tout près… et je préviendrai Fleury si j’ai l’impression que les Anglais vont tenter un coup près de la taverne. Personnellement, je ne le crois pas, car le duc de Kernogan qui est prisonnier, comme tu le sais, dans l’endroit même, devrait également être libéré. Le citoyen Martin-Roget a une douzaine d’amis postés autour de la maison de sa sœur ; ce sont des garçons de son village qui haïssent autant les Kernogan que lui-même. Néanmoins, je suis plus tranquille, sachant qu’en cas de besoin je peux compter sur la collaboration de Fleury.

— J’ai donc l’impression que nous sommes d’accord sur tout, conclut Carrier.

— Oui, sur tout, reprit Chauvelin, sauf sur le moment précis auquel le capitaine Fleury doit se présenter avec ses hommes à la porte de l’auberge pour opérer ces arrestations.

— En effet, répliqua le proconsul, il faudra que ce soit au moment où il est bien sûr que tout notre monde se trouve à l’intérieur de la taverne, n’est-ce pas… ? Sinon, tous nos beaux projets sont anéantis.

— Comme tu le dis, répondit Chauvelin. Nous devons d’abord être absolument sûrs de cela. Admettons que nous ayons réussi à amener sans incident la Kernogan au Rat Mort et que nous la tenions enfermée là-bas avec son père ; ce qu’il nous faut après, c’est quelqu’un pour monter la garde, quelqu’un qui puisse nous aider à attirer nos oiseaux dans le piège au moment nécessaire. Il n’y a qu’un homme à qui je pense pour jouer ce rôle. C’est un « Marat », un nommé Paul Friche, une sorte de géant mal embouché et hargneux. C’est lui qui était en faction près du Bouffay cet après-midi… je lui ai parlé, voilà l’homme qu’il nous faut.

— Que veux-tu qu’il fasse ?

— Qu’il s’arrange pour passer pour un malfaiteur, un de ces individus sinistres qui hantent ce genre d’endroit, je veux qu’il passe inaperçu parmi les habitués du Rat Mort. Je lui dirai de susciter une bagarre aussitôt après l’arrivée de la femme Kernogan. Le vacarme attirera forcément les Anglais qui se précipiteront sur les lieux, soit dans l’espoir de profiter de la mêlée pour enlever les Kernogan, soit pour les protéger contre la foule. À ce moment-là, les « Marats » feront leur descente dans la taverne et arrêteront tous les occupants.

— Tout cela me paraît remarquablement simple, répliqua Carrier d’un air satisfait en jetant une œillade à Lalouët.

— Qu’en penses-tu, Jacques ? ajouta-t-il.

— Oui, en effet, cela paraît si simple, répondit ce dernier, si simple que j’aurais peur…

— Peur de quoi ? interrompit Chauvelin.

— Et si ton plan échoue ?

— Impossible.

— Et si les Anglais ne venaient pas ?

— Le proconsul n’a en tout cas rien à perdre. Il risque de gagner trente mille francs si tout marche bien, sinon il aura toujours les dix mille francs de Martin-Roget, puisque les Kernogan auront été arrêtés à la taverne.

— Alors, tu ferais bien de suivre les conseils du citoyen Chauvelin, conclut Jacques Lalouët avec son insolence coutumière. Dix mille francs, ce n’est pas si mal… Évidemment, trente mille seraient mieux encore. Notre caisse privée est vide depuis trop longtemps et j’aime manier de l’argent. Mais toi, citoyen Chauvelin, ajouta-t-il en se tournant vers lui, qu’as-tu à gagner dans cette affaire ?

— Il me suffit de gagner l’estime du citoyen Carrier… et la tienne, rétorqua Chauvelin d’une voix neutre où ne perçait aucune ironie, et je ne désire rien de plus que la réussite de mes projets.

Lalouët sauta lentement de la table où il était assis et lança un regard intrigué sur la frêle personne du terroriste déchu.

— Tu es un curieux personnage, citoyen Chauvelin, dit-il lentement. Quelle haine tu dois nourrir contre cet Anglais !…

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