5.1
Après que Martin-Roget et Chauvelin eurent quitté la mansarde, Yvonne resta un long moment dans un état de prostration complète, à peine consciente. Elle avait l’impression que, heure par heure, minute par minute, son espoir et son courage qui l’avaient soutenue jusqu’à présent, s’évanouissaient petit à petit. Il y avait trois jours qu’on l’avait séparée de son père et qu’on la tenait prisonnière sous la surveillance constante de Louise Adet qui la haïssait jusqu’à la passion et qui ne manquait aucune occasion de le lui montrer.
Recroquevillée sur un misérable tas de paille humide, la malheureuse jeune femme avait essayé en vain de trouver un peu de sommeil. Depuis l’instant où elle avait été si cruellement soustraite à la protection de son cher époux, elle s’était désespérément accrochée à la pensée que ce dernier, saurait trouver le moyen de l’arracher au cruel destin que lui réservait son implacable ennemi. Cet espoir l’avait soutenue le long de son triste voyage. Cette foi en l’avenir ne l’avait pas quittée, même quand on l’avait séparée de son père pour l’amener dans ce taudis où elle endurait le chantage de Martin-Roget, l’humiliation, la faim et mille vexations de la part de Louise Adet.
Mais brusquement, elle ne savait pourquoi, cet espoir s’était envolé, la laissant dans une solitude et un désespoir inexprimables. Ce petit homme, enveloppé d’un sombre manteau, qui était resté silencieux dans un coin, l’observant tel un serpent fascinant sa proie, lui avait paru comme le messager de la mort.
Elle savait qu’elle ne pouvait attendre ni pitié, ni justice de cet homme, ni de la sombre brute qui régnait actuellement sur Nantes.
Amenée dans cette ville par Martin-Roget, elle s’y trouvait pour expier un crime dans lequel elle n’avait aucune part. Son âme pleine de noblesse était bouleversée par ce souvenir : tout au fond de son cœur, elle condamnait son père, mais elle savait que lui-même avait été victime des préjugés de son époque. Elle n’en trouvait pas moins atroce l’abominable vengeance qu’avait préméditée son ravisseur qui était aussi celui de son père. Attendre le salut de cet homme mystérieux, de cet ami de Lord Tony, paraissait maintenant absolument insensé.
Son cœur, débordant de peine, souffrait à la pensée de son père qui, en plus de l’angoisse de tout ignorer du sort de sa fille, endurait par surcroît la torture du remords.
Elle craignait même qu’acculé au désespoir, il n’attentât à ses jours. Elle ne savait rien de lui, elle ignorait où il se trouvait et si les privations et les brutalités de Martin-Roget n’avaient pas atteint profondément son moral.