5.2
La soirée s’avançait lentement. Dans le lointain, une horloge sonnait les heures une à une. Depuis ces trois jours, Yvonne n’avait qu’une vague notion du temps. Martin-Roget venait de lui parler d’un délai de quelques heures et du désir du proconsul d’être rapidement débarrassé de son père et d’elle, ce qui signifiait sûrement que demain apporterait la fin de tout. La fin de sa vie qui, il y a peu de jours encore, lui semblait si remplie de joie, d’amour et de bonheur.
La fin de sa vie ! Était-ce possible ? Elle qui venait à peine de commencer de vivre et d’aimer ! Fallait-il donc que tout finisse si atrocement ?
La nuit était glaciale. Yvonne frissonna dans ses minces vêtements et, comme malgré elle, son instinct de conservation la fit reculer dans un coin de la pièce pour fuir le vent qui entrait en rafales par la fenêtre.
Huit heures sonnèrent, puis neuf, puis dix. Elle percevait le tintement des cloches comme dans un rêve. Épuisée, mourante de faim et de froid, elle sentit ses forces l’abandonner et elle sombra dans un sommeil profond.
Elle en fut brusquement tirée par quelque chose qu’elle ne put définir tout d’abord, mais en un clin d’œil elle fut complètement réveillée et en alerte. Elle perçut nettement un bruit de pas. Habituellement, la maison était très silencieuse et sauf les quelques fois où Martin-Roget était venu la voir, faisant grincer de son pas lourd les planches mal ajustées de l’escalier délabré, seul le pas traînant de Louise Adet se faisait entendre lorsqu’elle montait à sa chambre ou qu’elle entrait chez Yvonne pour jeter sur la table un morceau de pain rassis. Or, ce n’était ni le pas de Martin-Roget, ni celui de sa sœur qui venait de tirer Yvonne de son lourd sommeil. Pourtant, c’était quelqu’un qui montait tout doucement l’escalier. Yvonne, tapie contre le mur, en proie à une peur sans nom, regardait fixement la porte et comptait chacun de ces pas légers et mystérieux. Lorsqu’une marche craquait ils s’arrêtaient un instant puis reprenaient leur course. Soudain, elle réalisa que les pas s’étaient arrêtés juste devant sa porte, elle crut que son cœur allait cesser de battre et elle fut prise d’un violent tremblement.
Malgré son trouble, elle eut encore assez de lucidité pour voir qu’on venait de glisser sous la porte un petit bout de papier. Il restait là, tout blanc, se détachant très visiblement sur le parquet sombre. Que contenait ce mystérieux message, déposé là par une main inconnue ?
Yvonne entendit de nouveau le bruit de pas, descendant tout doucement l’escalier. Elle n’avait pas bougé et était restée accroupie contre le mur, comme si elle avait craint que ce papier inoffensif ne cachât quelque terrible danger.
Cependant, rassemblant tout son courage, elle se traîna jusqu’à la porte et le ramassa d’une main tremblante.
Ses yeux exprimaient toujours une vive terreur, tandis qu’elle jetait un regard égaré autour de la pièce. Elle s’avança péniblement et en titubant jusqu’à la table où elle s’assit. Ses doigts engourdis par le froid eurent de la peine à défroisser le papier et, l’approchant de la chandelle, elle essaya d’en lire le contenu.
Ses yeux fatigués avaient du mal à déchiffrer la fine écriture, et elle dut faire un grand effort pour concentrer son attention.
Le papier contenait un message, et ce message était adressé à Lady Anthony Dewhurst, ce nom qu’elle était si fière de porter. Elle le répéta plusieurs fois avec amour, puis, revenant au texte, elle remarqua juste au-dessous de son nom, dessinée à l’encre rouge, une fleur à cinq pétales…
Intriguée, la jeune femme se demandait ce que cela pouvait bien signifier, lorsqu’elle se souvint tout à coup de quelque chose :
— Ah ! si cela pouvait être…, murmura-t-elle.
L’espoir avait de nouveau envahi son cœur, sa peur avait complètement disparu, ses pensées se précisèrent… cette lettre mystérieuse, la petite fleur rouge, tout cela prenait subitement un sens très clair. Elle se pencha vers la faible lumière et se mit à parcourir le message. Voici ce qu’il contenait :
Ne perdez pas espoir. Vos amis sont dans la ville et veillent sur vous. Essayez chaque soir, une heure avant minuit, d’ouvrir la porte de votre prison, et un soir elle cédera. Sortez alors et descendez l’escalier sans faire de bruit. En bas vous rencontrerez une main amie. Prenez-la en toute confiance, elle vous mènera vers la liberté et le salut. Courage et silence !
Lorsqu’elle eut achevé sa lecture, ses yeux se remplirent de larmes. Elle savait maintenant de qui venait ce message. Son cher époux lui avait si souvent parlé du courageux Mouron Rouge, et cet homme chevaleresque qui avait tant de fois risqué sa vie pour voler au secours des opprimés et des victimes de la Révolution. C’étaient eux, son mari et son vaillant maître, qui lui avaient fait parvenir ce billet qui lui redonnait la vie. Yvonne éprouvait maintenant un léger et doux remords, celui d’avoir douté et de s’être laissée aller au désespoir.
Elle aurait dû savoir que tout finirait par s’arranger, elle n’avait pas le droit de se croire perdue, et dans son for intérieur elle pria son cher mari de lui pardonner.
Comment avait-elle pu douter de lui ? Était-il possible en effet qu’on l’eut abandonnée ? Elle aurait dû se maintenir en bonne forme physique et morale, car elle allait avoir probablement grand besoin de ses forces pour seconder le travail de ses sauveteurs.
Elle prit sur la table le morceau de pain et le mangea courageusement, puis elle but un peu d’eau et se mit à marcher dans la pièce pour se réchauffer. Quelques instants auparavant l’horloge avait sonné dix heures, et Yvonne songea qu’elle devait profiter de cette heure qui restait avant le moment fatidique pour se reposer. Elle arrangea donc tant bien que mal sa paillasse et s’allongea, décidée à dormir un peu, car elle sentait que c’était cela que son cher lord aurait souhaité qu’elle fît. La jeune femme s’assoupit.
Le sommeil et les rêves allaient remplir cette longue heure qui la séparait du moment où se produirait le miracle, où elle reverrait enfin son époux bien-aimé.
La chandelle, sur la table, se consumait doucement et, à un moment donné, s’éteignit, plongeant la pièce dans l’obscurité totale. Au loin, l’horloge sonnait chaque quart d’heure avec une triste monotonie.