‹ Le rire du Mouron RougeChapitre 62 sur 83 · 5.3

5.3

Le dernier coup de onze heures résonna à travers le silence de cette froide nuit d’hiver.

Yvonne se réveilla en sursaut, sortant d’un mauvais sommeil. Elle essaya de se mettre debout, mais, bien qu’en proie à une terrible agitation, elle était encore très faible et ses membres engourdis par le froid pouvaient à peine la soutenir.

Soudain, elle crut percevoir un léger bruit près de la porte, puis elle entendit distinctement qu’on tirait le verrou et qu’on tournait la clef dans la serrure, et de nouveau ce pas furtif qui descendait l’escalier.

Yvonne, qui avait réussi enfin à se mettre debout, dut fermer les yeux un instant, tant sa tête tournait et ses oreilles bourdonnaient ; elle crut qu’elle allait tomber et perdre connaissance.

Mais cet état de faiblesse ne dura heureusement que quelques secondes, puis, cherchant son chemin à travers l’obscurité, elle avança jusqu’à la porte et d’une main tremblante souleva le loquet de fer… qui céda. De nouveau, elle eut une défaillance et elle dut faire appel à toutes ses forces. Elle pensa alors qu’elle devait agir suivant ce que Lord Tony attendait d’elle, et cette idée lui rendit sa vigueur et son courage.

Elle ouvrit tout doucement la porte et, en proie à une vive émotion mais sans crainte, elle sortit de la pièce sur la pointe des pieds, refermant la porte derrière elle. Il régnait une obscurité totale, ce qui la déconcerta beaucoup, car, à l’exception de la petite chambre qui lui servait de prison, Yvonne ne connaissait pas la maison qu’elle n’avait fait qu’entrevoir le jour où on l’avait amenée de force. Elle n’avait de ce fait qu’une idée très vague de l’endroit où se trouvait l’escalier.

Tout n’était que silence et ténèbres. Elle avança de quelques pas avec précaution et chercha à tâtons dans l’ombre, jusqu’à ce qu’elle découvrît enfin la première marche.

Soudain, elle recula brusquement, consciente d’un danger. Elle éprouva une peur si violente qu’elle crut qu’elle allait se trouver mal. Elle venait de percevoir le bruit d’une respiration et de sentir une présence, amie ou ennemie peut-être, tout proche d’elle et qui la guettait dans l’obscurité. Quelqu’un était là, au bas de l’escalier.

Le petit papier, qu’elle portait noué dans son mouchoir et qu’elle sentit alors sous sa main, lui rappela que son mari veillait sur elle et que le message avait parlé d’une main amicale qu’elle devait prendre sans méfiance.

Rassurée, Yvonne s’avança tout doucement ; elle entendit alors une voix murmurer : « Chut, chut ! » Elle descendit marche par marche d’un pas léger, mais chaque fois qu’une planche craquait elle s’arrêtait terrifiée, craignant l’approche d’un danger.

La voix continuait à murmurer : « Chut, chut ! » et Yvonne eut l’impression qu’on approchait d’elle. Après quelques secondes d’une attente anxieuse et après avoir franchi les dernières marches, elle se sentit saisie au poignet par une main vigoureuse.

— Tout va bien ! Ayez confiance et suivez-moi ! lui chuchota-t-on en anglais.

Elle ne put reconnaître la voix qui, pourtant, ne lui sembla pas totalement inconnue, mais Yvonne ne chercha pas plus loin, elle était heureuse d’entendre ces quelques mots, prononcés dans une langue qui pour elle était celle de l’amour. Son courage et sa confiance étaient absolus. Elle obéit et suivit docilement son guide mystérieux qui l’avait prise par la main.

À un tournant de l’escalier, une faible lumière venant d’en bas lui permit de distinguer vaguement la silhouette massive de son guide. En proie à une vive agitation, Yvonne serra convulsivement la main de son compagnon lorsqu’ils traversèrent la pièce située derrière la cuisine de Louise Adet. La lumière venait d’une petite lampe à huile placée sur une table. Elle leur permit de se diriger jusqu’à la porte d’entrée.

La jeune femme vit qu’on tirait le verrou, puis elle perçut le bruit d’une porte qui tourne sur ses gonds et, brusquement, un courant d’air frais la frappa au visage. L’obscurité dehors était quasi totale et Yvonne ne put rien distinguer, mais elle eut l’impression que la liberté et le bonheur lui tendaient les bras dans la nuit et son esprit enfiévré crut même percevoir, à travers le vent, des mots d’encouragement prononcés par son cher époux et son tout-puissant ami.

Elle respira longuement, remplissant ses poumons de l’air vif. L’espoir, le bonheur anticipé et l’excitation avaient tendu ses nerfs.

— C’est juste une petite promenade, madame, chuchota le guide en anglais, J’espère que vous n’aurez pas froid.

— Non, non, je n’ai pas froid, murmura-t-elle avec ferveur, je ne sens rien d’autre que le bonheur d’être libre.

— Et vous n’avez pas peur ? questionna-t-il.

— Oh ! non, s’empressa-t-elle de protester, et que Dieu vous bénisse, monsieur, pour ce que vous faites.

En écoutant parler cet homme, Yvonne avait de nouveau ressenti cette impression curieuse de quelque chose de vaguement familier. Elle était cependant tout à fait sûre, maintenant, d’avoir déjà entendu cette voix. Mais, son cœur tout à la joie, elle chassa rapidement toute trace de méfiance et elle pensa qu’elle devait faire confiance au hasard et à ses amis.

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