‹ Le rire du Mouron RougeChapitre 67 sur 83 · 6.5

6.5

L’homme mystérieux, après avoir refermé la porte du Rat Mort derrière lui, revint sur ses pas.

À l’angle du haut mur qui formait un des côtés de la taverne, une forme se détacha de l’obscurité et l’appela à voix basse :

— Est-ce toi, citoyen Martin-Roget ?

— Oui, c’est moi.

— Tout a marché comme prévu ?

— Tout.

— La jeune femme est à l’intérieur de la taverne ?

— Oui, naturellement.

L’autre ricana doucement.

— Les moyens les plus simples sont souvent les meilleurs, dit-il.

— Elle n’a rien soupçonné, reprit Martin-Roget, car c’était lui ! Tout a été terriblement facile, tu es vraiment un magicien, citoyen Chauvelin. Je n’aurais jamais imaginé une ruse pareille.

— Tu sais bien, répliqua sèchement Chauvelin, que je suis passé maître dans l’art de la dissimulation, de la ruse et de l’audace. Notre grand allié a été l’espoir, l’espoir de tout prisonnier de retrouver la liberté. Ton Yvonne a une foi illimitée dans la toute-puissance de ses amis anglais et c’est pour cela qu’elle est tombée si facilement dans notre piège.

— Et comme un oiseau pris dans une cage, elle se débattra désormais en vain, dit Martin-Roget. Ah ! si seulement je pouvais accélérer la marche du temps, ajouta-t-il en soupirant, ces prochaines minutes me paraîtront comme des heures. Je voudrais aussi qu’il fasse moins froid, ce vent du nord me glace les os.

— Il te porte sur les nerfs, citoyen, je suppose, répliqua Chauvelin avec ironie ; pour ma part je me sens aussi frais et dispos qu’au mois de juin.

Soudain, Chauvelin sursauta.

— Écoute ! N’entends-tu rien ? Qui est là ? s’écria-t-il.

— Une forme se détacha de l’obscurité et un bruit de pas résonna dans la nuit silencieuse.

— Tout va bien, citoyen, répondit une voix, tandis que la forme s’avançait.

— Est-ce toi, citoyen Fleury ? demanda Chauvelin.

— Moi-même, citoyen, répliqua le capitaine en s’approchant. Puis, posant la main sur le bras de Chauvelin, il ajouta :

— Nous ferions mieux de ne pas nous tenir si près de la taverne, car les oiseaux de nuit rôdent déjà autour de ce lieu et nous ne voulons pas leur faire peur.

En disant ces mots, il entraîna les deux hommes dans une petite allée qui se trouvait entre la maison de Louise Adet et le Rat Mort.

— C’est une impasse, chuchota-t-il, fermée au fond par le mur du Bouffay, à droite par celui du Rat Mort et à gauche par celui de la maison Adet. Nous pouvons donc nous parler en toute tranquillité, personne ne nous entendra.

Chauvelin, en levant la tête, remarqua du côté de la taverne une petite fenêtre grillagée, située au rez-de-chaussée, et une autre au premier étage, éclairée à l’intérieur.

— Et ces fenêtres ? demanda-t-il en les indiquant du doigt.

— Celle qui est éclairée, répondit Fleury, donne sur une chambre au premier et la petite au-dessous donne sur le palier en bas de l’escalier. J’ai dit à Friche d’essayer d’y amener la femme et son père, pour les tenir à l’écart au moment où la bagarre battra son plein. C’est d’ailleurs une de tes suggestions, citoyen Chauvelin.

— Parfaitement. Je crains que, profitant du désordre, on ne subtilise nos aristos. Pendant que tes hommes s’attaqueront à la grande salle, je veux qu’on les mette en sûreté.

— L’escalier est tout à fait sûr, reprit Fleury, il n’y a d’issue que vers la grande salle du cabaret, et de l’autre côté il mène vers l’étage au-dessus et le grenier. La maison n’a qu’une sortie sur le carrefour, puisqu’elle est adossée au Bouffay.

— Et où sont tes « Marats », citoyen-capitaine ? interrogea Chauvelin.

— Ils sont postés tout le long de la rue, bien dissimulés et prêts à agir. Les mille francs ont fait merveille pour réveiller leur zèle patriotique et aussitôt que Friche aura déclenché la bagarre entre les occupants de la taverne, nous prendrons la salle d’assaut et je peux te garantir, citoyen Chauvelin, que seul un fantôme pourrait s’évader.

Et… soudain, il saisit brusquement le bras de l’autre :

— Si je ne me trompe, s’écria-t-il, l’ami Friche est déjà au travail !

Des cris stridents, poussés à l’intérieur de la taverne, venaient en effet de rompre le silence de la nuit. On entendit l’éclat d’une dispute, des hurlements d’hommes et de femmes, accompagnés du fracas de meubles renversés et de verres brisés.

Fleury allait se diriger hâtivement vers le carrefour de la Poissonnerie lorsque Chauvelin l’arrêta.

— Encore quelques minutes, citoyen, chuchota-t-il.

— Oui, oui, répondit Fleury, tu as raison. Attendons encore un peu afin de donner le temps à ces maudits Anglais d’arriver sur les lieux. Mes « Marats » attendent le signal, et dans un instant je leur donnerai l’ordre d’avancer.

— Parfait, et bonne chance, citoyen, murmura Chauvelin.

Fleury disparut rapidement dans la nuit suivi de près par les deux hommes. Ils longèrent sans faire de bruit le mur du Rat Mort qui les dissimulait complètement. Chauvelin, tel un chien de chasse flairait le gibier, frémissait à l’idée que l’homme qu’il haïssait tant devait se trouver caché quelque part tout près dans cette obscurité impénétrable, rivalisant avec lui de ruse et d’astuce. Il frotta ses mains l’une contre l’autre en pensant au piège infaillible qu’il lui avait tendu avec tant de patience.

— Tu n’es pas un fantôme, mon cher Mouron Rouge, murmura-t-il, et cette fois, je pense…

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