‹ Le rire du Mouron RougeChapitre 69 sur 83 · 7.2

7.2

Le sort d’Yvonne était en jeu. Le petit groupe paraissait toujours aussi hostile, mais tout dépendait maintenant des calculs auxquels, selon toute évidence, se livraient les Lemoine. L’horrible couple était partagé entre leur haine contre les aristos, haine accumulée depuis de nombreuses générations, et leur cupidité de paysans âpres au gain.

— Oui, quarante ou cinquante francs, insista Paul Friche. Ne voyez-vous pas que la fille est une aristo échappée de la prison du Bouffay ?

— Je le sais bien que c’est une aristo, répondit la Lemoine, et c’est pour cela que je veux la jeter dehors.

— La jeter dehors, continua Friche, et ne rien recevoir pour votre peine. Tandis que si vous attendez que ses amis viennent, nous aurons peut-être tous une pièce de vingt francs pour nous taire.

Cette perspective alluma une flamme dans les yeux de tous les assistants.

— Vingt francs !

— Vingt francs chacun !

Tous répétaient ces mots avec avidité, comme saisis de fièvre.

— Tu n’es qu’un imbécile, intervint le père Lemoine.

Le géant le regarda d’un air moqueur :

— Peut-être, mais laisse-moi te dire que tu en es un encore plus grand.

Il se leva et s’avança vers le groupe au centre de la pièce.

— Il se trouve, dit-il, que je sais que toi, aussi bien que vous tous, vous allez donner droit dans un piège monté tout spécialement par le Comité de salut public, dont l’envoyé, un nommé Chauvelin, vient d’arriver à Nantes.

Il s’arrêta une minute, puis reprit, en assenant un coup de poing sur une table :

— Vous finirez tous en prison ce soir, cria-t-il, et ensuite ce sera Cayenne ou la guillotine. La maison est cernée par les « Marats ». Ils ont l’ordre de faire une descente ici, dès que tous les clients du père Lemoine s’y trouveront réunis ; et j’ajoute qu’il y a actuellement parmi nous deux membres de cette maudite compagnie.

Friche avait parlé avec l’assurance incontestable de quelqu’un qui sait ce qu’il dit.

Un brusque changement se fit soudain chez tous les assistants. Tous redoutaient les « Marats », et devant ce nouveau danger, ils oublièrent leurs passions.

— Comment, deux « Marats » ici ? s’écrièrent-ils.

La terreur les gagnait à l’idée que les limiers du proconsul étaient parmi eux pour les espionner, peut-être pour les arrêter. Leurs visages se crispèrent et leur premier mouvement fut de courir vers la porte.

Un des hommes, plus courageux que les autres, les arrêta d’un geste.

— Deux « Marats » ici ? hurla-t-il. Où sont-ils ?

Paul Friche se trouvait à ce moment près d’un homme de petite taille, vêtu d’une chemise et d’un pantalon en loques, coiffé d’un chapeau comme le portaient les paysans bretons.

— En voici un, mes amis ! s’écria-t-il, et de sa grosse main il arracha le chapeau de son voisin et le jeta à terre. Et voilà l’autre, ajouta-t-il, en désignant un homme aux cheveux blonds et à l’air de chien battu qui se tenait près de la porte, essayant de s’esquiver.

— Et il est sur le point de s’éclipser pour aller rapporter à son capitaine ce qu’il a vu et entendu au Rat Mort. Un instant, citoyen !

Et d’un bond il fut au côté de l’homme et le saisit par les épaules en le faisant tourner sur lui-même, l’obligeant ainsi à faire face à la foule hostile.

— Deux « Marats » ! Deux espions ! Nous nous occuperons d’eux !

— « Marats » vous-mêmes, cria le petit homme que Friche avait désigné en premier. Vous savez tous parfaitement que je ne suis pas un « Marat » ; mère Lemoine, supplia-t-il en se tournant vers la mégère, tu me connais bien, toi, dis-leur que ce n’est pas vrai.

Mais depuis qu’ils se sentaient menacés de la police, les Lemoine ne connaissaient plus personne. Leur propre sécurité passait avant toute autre considération. Réfugiés derrière leur comptoir, ils discutaient entre eux sur la meilleure manière de se tirer de ce mauvais pas, dans le cas où les allégations de Friche s’avéreraient exactes.

— Je ne connais pas ce Friche, conclut la femme, mais il ne s’est pas trompé l’autre jour et il nous a évité des ennuis, c’est certain.

Mais l’homme de petite taille les interrompit en revenant à la charge.

— Suis-je un « Marat », mère Lemoine ? répéta-t-il en tapant du poing sur le comptoir ; vous me connaissez, il y a plus de dix ans que je viens dans votre sale boîte et…

— Et moi, suis-je un « Marat » ? cria tout à coup l’homme aux cheveux filasse. Ceux d’entre vous qui me connaissent, toi, Jean-Paul, et toi, Ledouble, dites-leur qui je suis.

— Mais oui, mais oui, on te connaît bien, Jacques Leroux, s’exclama l’un des hommes en riant ; qui ose prétendre que tu fais partie de cette compagnie du diable ?

Soudain, quelqu’un intervint d’une voix éraillée :

— Mais alors, si Jacques Leroux n’est pas un « Marat », et si l’autre, le petit, est connu de la mère Lemoine, où sont les vrais « Marats » qui, d’après ce Friche, que d’ailleurs personne ici ne connaît, nous espionnent ?

— Oui, oui, où sont-ils ? crièrent d’autres voix ; montre-les-nous, Paul Friche. Et toi-même, qui es-tu ?

L’agitation grandissait.

— Dis-nous d’où tu viens ! hurla une femme. Qui nous dit que tu n’es pas un « Marat » toi-même ?

Cette supposition rencontra l’approbation unanime.

— Ah ! c’est toi le « Marat » ! Il y a un « Marat » ici ! Un « Marat » ! Tous se mirent à hurler et les deux hommes qui avaient été si injustement accusés d’être des espions criaient plus fort que les autres : « Marat » ! « Marat » !

Page 1