8.4
Dans la grande salle, Fleury continuait toujours ses interrogations.
— Ton nom ?
— Où habites-tu ?
— Tes occupations ?
L’endroit était plein à craquer et on suffoquait. Les « Marats » s’étaient rangés le long des murs et gardaient les portes et les fenêtres. Les suspects, tel un bétail humain, avaient été repoussés dans un coin.
Fleury faisait semblant de prendre des notes, comme pour préparer un dossier en règle devant servir à un procès dont ces malheureux ne bénéficieraient jamais, conformément à la sinistre mise en scène imaginée par l’infâme Carrier.
Lemoine et sa femme, malgré leurs protestations, furent réduits au silence. Des hommes et des femmes qui avaient tenté de se révolter contre leur arrestation avaient été brutalement malmenés. Il en restait encore une demi-douzaine à interroger et le capitaine était à bout de forces.
— Quel enfer ici ! soupira-t-il.
À ce moment éclata ce joyeux cri de triomphe venant de la rue, suivi par un bruit de verre brisé.
— Qu’est-ce qui se passe ? cria Fleury.
Il appela un sergent et lui indiqua la porte d’un signe de la tête.
— Vite ! Là derrière, va voir ce qui se passe ! dit-il.
Mais avant même que l’homme ait pu atteindre la porte, celle-ci fut violemment ouverte d’un coup de pied et, portant sur ses épaules le corps inanimé d’Yvonne, apparut Paul Friche. Son bonnet rouge lui avait glissé sur un œil, sa chemise pendait en lambeaux et son pantalon était déchiré aux genoux. Son compagnon le suivait, titubant sous le poids du corps du ci-devant duc de Kernogan qu’il avait chargé sur son dos en le retenant par les poignets.
Fleury se leva précipitamment ; l’apparition de ces deux hommes portant chacun un fardeau, le mit hors de lui.
— Que veut dire tout cela ? hurla-t-il.
— Les aristos ont essayé de s’enfuir, répliqua Friche brièvement.
En disant ces mots, il avança dans la salle, portant le corps de la jeune femme évanouie comme si, dans ses bras puissants, il n’eût pas pesé davantage qu’une plume. En arrivant à la hauteur du capitaine, ce dernier demanda d’un ton péremptoire :
— Comment es-tu entré dans la maison ? Et par ordre de qui ?
— Par la fenêtre, rétorqua l’autre, et sur l’ordre du citoyen Martin-Roget.
— Un caporal de la compagnie Marat n’a d’ordres à recevoir que de moi, lança-t-il au comble de la fureur ; tu devrais le savoir, citoyen Friche.
Un des hommes de la compagnie, qui suivait attentivement cette scène, intervint soudain.
— Cet homme ne fait pas partie de notre compagnie, citoyen commandant, cria-t-il, et quand au caporal Friche, il est à l’infirmerie depuis quelques heures avec le crâne fendu…
— Ce n’est pas Friche ? interrompit Fleury brutalement, alors, au nom du diable, qui est cet homme ?
— Le Mouron Rouge, pour vous servir, citoyen commandant ! répondit d’une voix forte le pseudo-Friche avec un rire joyeux.
Et, avant que Fleury ébahi ou ses gens aient pu faire le moindre mouvement, il bondit à travers la pièce et arracha en passant la lampe à huile suspendue au plafond, qui s’écrasa par terre, plongeant la salle dans une obscurité totale.
Une incroyable confusion s’ensuivit, remplie de hurlements et d’imprécations. Fleury criait des ordres à tue-tête ; on entendait le cliquetis des armes et le bruit des pas mêlés à celui de chute de corps, que les audacieux chevaliers renversaient dans leur ruée vers la sortie.
— Ils ont passé la porte, hurlèrent les « Marats » postés à l’entrée.
— Suivez-les, lança Fleury affolé. Maudits soient tous ces imbéciles !
Le capitaine et ses hommes sortirent à leur tour en se frayant brutalement un passage à travers la foule.
— Vite !… Suivez-les… Ils sont lourdement chargés, ordonna-t-il. Et se tournant vers un sergent, il ajouta :
— Veille à l’ordre ici, que plus personne ne sorte ! Tu m’en réponds sur ta tête.
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