‹ Le rire du Mouron RougeChapitre 77 sur 83 · 9.1

9.1

Voyant Fleury sortir en courant, Martin-Roget et Chauvelin, qui se trouvaient au coin de la maison, se joignirent à lui.
— Que se passe-t-il ? cria Chauvelin.
— Cet Anglais avec la femme sur le dos, et l’autre homme, quelqu’un les a-t-il vus ?

— Malédiction, que veux-tu dire ?

— Les avez-vous vus ? répéta Fleury d’une voix rauque.

— Non !

— Ils n’ont pas pu passer devant vous ?

— Impossible !

— Alors, à moins que nous n’ayons des yeux de chat, ce suppôt de Satan nous échappera encore… Suivez-le, en avant ! lança-t-il une fois de plus à ses hommes.

L’obscurité était quasi totale et le vent glacial qui soufflait avec violence, assourdissant le bruit des pas, rendait la poursuite encore plus pénible.

— Il est allé de ce côté, cria un homme.

— Non, non, par ici, s’exclama un autre.

— Ah ! le voilà, crièrent plusieurs voix en chœur, il traverse le pont !

Fleury s’époumonait après ses hommes.

— Suivez-le, hurla-t-il, il y a cent francs pour le premier d’entre vous qui lui met la main au collet.

La chasse s’engagea. L’Anglais, avec son fardeau sur l’épaule, venait d’atteindre l’entrée du pont où une lanterne, accrochée là, l’éclaira violemment durant un court instant. Il avait moins de cent mètres d’avance sur ses poursuivants, lesquels se lancèrent à ses trousses en poussant des cris sauvages. De nouveau éclairé, il apparut une fois encore au milieu du pont, telle une sorte de géant bossu et fantastique, né des ombres de la nuit.

De droite et de gauche, surgissant des maisons du carrefour de la Poissonnerie où ils avaient été placés en faction, d’autres « Marats » se joignaient à leurs camarades dans cette poursuite effrénée.

Des fenêtres s’ouvraient de tous côtés et les bourgeois de Nantes, réveillés par le bruit, oubliant pour un instant leurs soucis et poussés par la curiosité, se demandaient ce qui se passait, tandis que d’autres sortaient dans la rue, se mêlant à la foule des poursuivants par simple goût de l’aventure.

Fleury fermait la marche, suivi de Martin-Roget et de Chauvelin qui essayaient de glaner des informations supplémentaires.

— Alors, que s’est-il passé ? demanda Chauvelin.

— Cet homme, Paul Friche… avec l’aristo sur le dos… et l’autre avec le ci-devant duc… ce sont eux, les espions anglais déguisés… ils ont brisé la lampe… puis ils se sont enfuis.

— Nom d’un…

— Blasphémer ne sert à rien, citoyen Martin-Roget coupa Fleury aussi vivement que sa respiration haletante le lui permettait ; toi et le citoyen Chauvelin, vous êtes les responsables de toute cette affaire. C’est toi, citoyen Chauvelin, qui as placé Paul Friche à l’intérieur de la taverne et qui lui as dit ce qu’il fallait faire…

— Et alors ?

— Le vrai Paul Friche a été amené à l’infirmerie il y a quelques heures, le crâne fracturé par un coup assené par tes Anglais, je suppose ?

— Impossible, répliqua Chauvelin en jurant.

— Pourquoi impossible ?

— Parce que l’homme à qui j’ai parlé, place du Bouffay…

— N’était pas Paul Friche, interrompit Fleury.

— Mais il était de faction avec deux autres « Marats »…

— Peut-être, mais l’homme n’était pas Paul Friche et les autres n’étaient pas des « Marats ».

— Et alors, tout à l’heure, à la taverne ?… et celui qui est monté par la gouttière ?…

— C’était toujours ton fameux Mouron Rouge.

— Ah ! malédiction !

La poursuite continuait, devenant de plus en plus forcenée. Le lièvre avait gagné encore une légère avance sur la meute qui comptait maintenant une centaine d’hommes. Après avoir traversé le pont, il s’était engagé dans le dédale des petites rues, derrière la place de la Petite-Hollande et l’hôtel de la Villestreux, la résidence de Carrier. La meute avait perdu du terrain en s’arrêtant d’abord au pont, puis au coin de plusieurs rues, hésitant sur la direction à prendre.

— Par ici !

— Non, par là !

— Ah ! le voici !

Ces quelques instants suffirent à l’homme traqué pour arriver au bout d’une rue, puis tourner le coin et disparaître une fois de plus dans la nuit noire. Les éclairages étaient rares dans cette partie de la ville et ce n’est que quand le lièvre dut, par force, passer de nouveau sous la lueur d’une lanterne, que la meute put retrouver sa piste.

— Cernez les ponts, cria Fleury aux hommes près de lui ; laissez-le se promener sur l’île. Il ne pourra la quitter qu’en se jetant dans la Loire. Et une fois que nous aurons le chef de la bande, nous trouverons facilement ses acolytes. Leur disparition ne m’inquiète nullement.

Les « Marats », malins et avides de toucher leur récompense, comprirent à l’instant toute la portée de ce plan : tous les ponts étant gardés, l’Anglais aurait beau courir, il était pris comme un renard au piège. Ils se dispersèrent le long des quais et barrèrent un à un tous les ponts.

— Le proconsul aura plus de plaisir qu’il n’escomptait, dit Fleury satisfait. Il se réjouissait de la capture de ces traîtres dont il craignait mortellement l’évasion, et maintenant j’ai l’impression que la curée aura lieu juste sous les fenêtres de sa résidence.

Martin-Roget, depuis les événements de la taverne, n’était obsédé que par la pensée que l’accomplissement de sa vengeance contre les Kernogan risquait de passer au second plan.

— Tu te souviendras, citoyen capitaine, répéta-t-il pour la dixième fois peut-être à Fleury, que les ci-devant Kernogan ont été trouvés à l’intérieur du Rat Mort.

Fleury répondit avec impatience que, pour le moment, le sort des deux aristos lui importait peu alors qu’on était sur la trace du plus précieux gibier qu’un bon patriote pût espérer attraper. Chauvelin, lui, ne disait rien. Il marchait d’un pas rapide à côté du capitaine Fleury, les lèvres serrées, la respiration haletante. De ses yeux pâles, il scrutait la nuit où son pire ennemi allait enfin rencontrer le sort qu’il méritait.

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