‹ Le rire du Mouron RougeChapitre 79 sur 83 · 9.3

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Chauvelin et Martin-Roget se dirigèrent vers la place de la Petite-Hollande. De loin, ils aperçurent la façade de l’hôtel de la Villestreux où brillaient deux fenêtres éclairées. Sans doute Carrier, ému par cette chasse à l’homme, semblant de peur, était aux aguets, tapi dans son repaire, attendant anxieusement les nouvelles.

Malgré l’obscurité, il était possible de distinguer des groupes courant dans toutes les directions ou se rassemblant sous les arbres. Une grande agitation semblait régner partout.

Au milieu de la place, deux petites lumières brillaient. C’était la voiture du proconsul, toujours en état d’alerte, prête à l’emporter loin de cette ville dont il était le bourreau. Les chevaux piaffaient sur le sol gelé, et les lanternes, de chaque côté de la voiture, éclairaient les silhouettes du cocher et du postillon, tous deux à leur poste.

Les habitants de Nantes ne se lassaient jamais de venir contempler le beau carrosse, d’admirer le cocher dans son bel uniforme vert bouteille et le luxueux harnachement des chevaux aux cuivres étincelants. Les badauds essayaient souvent de lier conversation avec les cochers, lors de leur relève, ou de plaisanter avec les postillons. Ces hommes, imbus de leur importance, sachant que de leur rapidité et de leur présence d’esprit pouvait dépendre la vie du tout-puissant proconsul, aimaient à parader en public.

Ce soir-là, comme à l’ordinaire, il s’était formé un groupe de curieux autour de la voiture, admirant la richesse et le luxe dont aimait s’entourer le dictateur de Nantes.

Tout à coup, on entendit la voix d’un homme qui paraissait fort en colère. Chauvelin et Martin-Roget, qui avançaient rapidement vers l’hôtel, perçurent un cri rauque, suivi d’une bordée d’injures.

— Ma voiture ! ma voiture à l’instant !… Lalouët, ne me quitte pas… Maudits soient tous ces imbéciles… Ma voiture, vite…

— Le proconsul, chuchota Chauvelin en se précipitant en avant, suivi de près par Martin-Roget.

Au moment où ils atteignirent le carrosse, des gens accouraient de tous les coins de la place. En un clin d’œil, une foule compacte s’était formée autour de l’équipage et les deux hommes eurent beaucoup de mal à se frayer un passage.

— Citoyen Carrier, cria Chauvelin aussi fort qu’il put, essayant de dominer le brouhaha général, arrête ! J’ai d’excellentes nouvelles pour toi… les espions anglais…

— Au diable tous ces incapables, hurla la voix du proconsul, vous avez laissé échapper ce scélérat… je le savais, je le savais… l’assassin est au large… Ma voiture à l’instant, ma voiture ! Lalouët, reste auprès de moi !

En jouant des coudes, Chauvelin parvint à se pousser jusqu’au premier rang de la foule ; Martin-Roget, grâce à sa force, avait également réussi à avancer. À travers le brouillard, ils purent voir la silhouette contrefaite du proconsul gesticulant d’une main, tandis que de l’autre il s’accrochait convulsivement à Lalouët, lequel se préparait à ouvrir la portière de la voiture.

D’un mouvement rapide, Chauvelin se plaça entre la portière et le proconsul.

— Citoyen Carrier, dit-il avec fermeté, je te jure qu’il n’y a aucune raison de t’alarmer, tu n’as absolument rien à craindre, je t’en supplie, rentre chez toi.

Pour donner plus de poids à ses paroles, il avait saisi le bras du proconsul, mais ce geste, au lieu d’apaiser Carrier qui semblait en proie à une vive terreur, eut l’effet de l’exaspérer davantage et il se libéra brutalement de cette étreinte en proférant une terrible imprécation.

— Dix mille diables, cria-t-il d’une voix rauque, qui est l’imbécile qui ose me toucher ? En arrière, je te dis, en arrière… ou…

À ce moment, on entendit un coup de feu tiré en l’air. Une effroyable confusion s’ensuivit, les chevaux se cabrèrent et la foule se dispersa en un instant. Quant à Chauvelin, avant qu’il ait pu prononcer un mot de plus, il reçut un violent coup sur la tête et si Martin-Roget ne l’avait tiré brusquement en arrière, il aurait roulé sous les roues de la voiture.

On entendit alors le bruit d’une portière refermée avec violence, puis un ordre hurlé au cocher :

— En avant, citoyen ! Il y va de nos vies ! Les assassins anglais sont à nos trousses. À la porte de Savenay, et au galop !

Le postillon fit claquer son fouet, et les chevaux, déjà excités par tout ce désordre, bondirent en avant et partirent à fond de train. Quelques badauds suivirent la voiture durant quelques instants en criant :

— Voilà le proconsul ! Voilà le proconsul ! Bon voyage !

Chauvelin, à demi assommé par le coup qu’il avait reçu, et soutenu par Martin-Roget, revint rapidement à lui.

— Ah ! le lâche, murmura-t-il entre ses dents, il regrettera tout cela. Aussitôt que je pourrai m’occuper de lui, il verra… entre-temps…

Le galop des chevaux se perdit au loin ; seuls quelques cris : « Le proconsul ! le proconsul ! » retentirent encore pendant quelques instants.

Fleury se trouvait sur le pont au moment où la voiture arrivait à toute allure ; il eut juste le temps de crier à ses hommes de se mettre au garde-à-vous. En principe, il aurait fallu faire tirer une salve d’honneur au passage du tout-puissant représentant du peuple, mais il fut pris de court. Le carrosse passa bruyamment, tandis que Carrier, sortant la tête par la portière, se mit à insulter Fleury d’avoir laissé des espions, payés par le gouvernement britannique, menacer sa vie.

— Je vais à Savenay, cria-t-il, et j’y resterai jusqu’à ce que ces assassins aient été jetés à la Loire ; mais à mon retour, gare à toi, Fleury !

Puis la voiture tourna brusquement sur le quai et disparut rapidement dans la nuit.

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