‹ Le Roi des FrontinsChapitre 20 sur 32 · Scène VI.

Scène VI.

THOMAS, puis DUMARSAY.

THOMAS, seul.

Lisette, ma Lisette !… Sa bonne amie, sans doute !… (Soupirant.) Ah !… et dire que j’en ai une aussi de bonne amie, à Poissy… Ô Pomone!… Elle demeure sur le marché aux Veaux… Je sens bien que je l’aimerai toujours… le veau… (Il soupire.) Ah !… (Dumarsay entre par la gauche.) Oh ! un juge !… Congédions les amours… Partez, parlez, troupe folâtre !

DUMARSAY, à part.

Ah ! ah ! le valet du prisonnier… Si je pouvais l’amener à des révélations… Prenons-le d’abord par la bienveillance. (Haut.) Asseyez-vous, mon cher !

THOMAS.

Son cher !… (À part.) Il est très poli ce gros-là.

DUMARSAY.

Asseyez-vous donc, ne vous gênez pas… Nous allons causer un instant, là, comme une bonne paire d’amis.

(Il s’assied.)

THOMAS.

Décidément, il est très brave homme… Il est très… (Il s’assied ; le regardant.) Tiens ! il me semble que j’ai vu cette tête-là quelque part.

DUMARSAY.

Allons, parlez, ne me cachez rien.

THOMAS.

Puisque vous le voulez… je ne vous cacherai pas que je m’ennuie pas mal dans votre établissement.

DUMARSAY.

Eh bien ! tant mieux, parce que, comme ça, vous parlerez, pour en sortir plus tôt… Allons, parlez.

THOMAS.

Je ne vous cacherai pas non plus que j’aime le grand air, le beau soleil, les petits bluets.

DUMARSAY.

Alors, parlez.

THOMAS.

Encore ?… Mais je ne fais que ça.

DUMARSAY.

Voyons… Qu’avez-vous fait dans la soirée du dix-huit ?

THOMAS.

Dans la soirée d’avant-z'hier ?… J’ai mangé un canard.

DUMARSAY.

Écartons ce détail.

THOMAS.

Ce bétail, vous voulez dire… Écartons-le.

DUMARSAY.

Assistiez-vous à la réunion politique qui a eu lieu chez le comte de Villaflor, et que la police a interrompue ?

THOMAS.

Le comte de Villaflor ?… Connais pas. (À part.) Bien sûr, j’ai vu ce bouffi-là quelque part.

DUMARSAY.

Vous le nieriez en vain… Hier, vous avez été dérangé.

THOMAS.

Hier ?… Non… ça ne m’a pris que dans la nuit… Même que ça m’a coupé l’appétit.

DUMARSAY, se levant.

Ne plaisantons pas, monsieur… Savez-vous bien que vous jouez avec la Bastille !…

THOMAS, se levant.

La Bastille… Comment… ce grand château tout noir… là-bas, là-bas !… Je badinerais avec ce monument ?…

DUMARSAY.

Peste soit de l’animal !… (Haut.) Décidément, tu ne veux pas avouer ?

THOMAS, à part.

Il me tutoie, à présent !

DUMARSAY.

Nous voulons faire le petit Brutus, le petit Catilina, trancher du conspirateur ?… Mais, songes-y, le cardinal de Retz n’est plus de saison et Cinq-Mars est passé.

THOMAS.

C’te malice ! Nous voilà en décembre.

DUMARSAY.

Au lieu de mériter ta grâce par un aveu loyal…

THOMAS.

Mais, mon cher monsieur… (À part.) que j’ai vu quelque part… (Haut.) voilà trois quarts d’heure que vous tournez dans le même cercle, comme un déplorable écureuil… C’est vicieux, ça, c’est très vicieux !

DUMARSAY.

Allons, puisque tu le veux… retourne en prison !

THOMAS.

Hein ?… (À part.) Il perd à être connu, ce gros-là (Haut.) Comment !… vous auriez le cœur… (Le regardant.) Oh ! mais j’y suis !… je vous reconnais !

DUMARSAY.

Moi ?

THOMAS.

Parbleu je savais bien que je vous avais vu quelque part… (À part.) La lorgnette, la lorgnette !… Quai de la Ferraille… (Haut.) Vous êtes marié ?

DUMARSAY.

Moi ?… non !

THOMAS.

Faut pas le nier… Elle est gentille, madame votre épouse… Hier, je vous ai aperçus… quai de la Ferraille… au second…

DUMARSAY, à part.

Ah ! mon Dieu ! (Haut.) Eh bien ! quoi ? qu’as-tu vu ?

THOMAS.

Ce que j’ai vu ?… (Très haut.) Hum ! hum ! (Familièrement.) Eh bien ! franchement, c’est une belle femme… Moi, d’abord, j’aime les grasses.

DUMARSAY.

Chut !… et tu n’as dit à personne…

THOMAS.

Que vous embrassiez votre femme ?… C’est dans la législation… pourvu qu’on ferme ses rideaux… Ah ! faudrait fermer ses rideaux !

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